L'Ame-Stram-Gram

Le retour de Mylène Farmer sur les écrans après une longue période d'absence me donne l'occasion de revenir à ma réflexion sur le monde qui est le sien, celui qu'elle tente de nous décrire à chacune de ses apparitions.
Avant la sortie de son album Inamoramento, elle fait appel à un célèbre réalisateur chinois, Ching Siu Tung, pour illustrer la première chanson de l'album.

Le clip est donc une rencontre, celle de deux mondes : celui de Mylène Farmer que nous connaissons bien à présent et celui de Ching Siu Tung que nous avons pu découvrir par les Histoires de Fantômes Chinois (1, 2 et 3), entre autres.
Ching Siu Tung nous présente un monde fantastique au sein duquel les personnages naïfs voire burlesques évoluent au gré de leur destin, destin qui les mène aux limites de l'absurde. En effet, le monde de Ching Siu Tung est un monde dans lequel les fantômes et autres divinité démoniaques rencontrent les humains en leur voulant plus ou moins de mal. Il reste que les récits mis en scène par Ching Siu Tung sont pour le moins cocasses.

Mylène Farmer désiraient vraisemblablement traiter le thème du fantôme et fait donc appel à ce cher Ching Siu Tung.
De prime abord, le clip déroute quelque peu, mais il suffit d'y jeter un œil plus attentif pour se rendre compte qu'il aborde des questions qui, chez Mylène, occupent une place importante. C'est ainsi que Mylène nous parle d'un de ses fantasmes, celui du bonheur perdu à jamais. C'est celui-ci qui va nous intéressé pour le moment.

Le clip commence donc sur des images qui font plaisir à voir, des images de bonheur indicible, de quiétude et d'allégresse. Mylène Farmer évolue à l'abri de la murailles de Chine dans une nature calme en compagnie de son double (joué par Valérie Body de la tournée '96 ceci dit en passant).
Mylène nous parle donc d'un état originel, d'un paradis des débuts des temps, paradis très vite perturbé par l'arrivée de cavaliers hostiles qui sépare le couple de départ. C'est le début de la fin !
Cette séparation s'avère être insupportable pour nos deux Mylène séparées l'un de l'autre. Le récit du clip est le récit d'une quête, la quête de soi.

Mylène Farmer traite donc d'un thème qui fait référence au concept de narcissisme primaire, état primordial dans lequel l'enfant se trouve venant souligner l'incomplétude de celui-ci. En effet, au début de sa vie, l'enfant n'a pas conscience de l'existence d'un monde extérieur. Pour lui, il est le centre du monde, il n'y que lui dans son univers. Or, face à certaines contraintes matérielles et affectives qu'il rencontre, il devra, tôt ou tard, accepter le rôle de quelque chose qui lui est extérieur, d'un Autre. Cet Autre, il devra très vite à composer avec, accepter ses règles du jeu : il y a épreuve de la réalité. L'enfant n'est pas tout puissant, il y a des contraintes extérieures telles que la faim, le besoin de respirer, l'attraction terrestre, l'absence de l'autre, etc.
Or, il se peut que ce rapport au monde extérieur pose un problème sérieux pour certaines personnes. Mylène Farmer nous introduit ce genre de problème.
Elle nous décrit ainsi le bien-être associé à cet état de toute-puissance au sein de laquelle l'individu n'a pas de manque, forme un tout.
L'émergence des soldats marque la fin de cette complétude narcissique, marque l'obligation qui nous est faite, à nous tous, de répondre aux exigences de la réalité : nous sommes dans un monde régi par des règles, par des fonctionnements déterminés auxquels on ne peut pas échapper ! Il y a rupture brutale face à cette réalité implacable, il y a perte de l'objet qui garantissait notre unicité. Du coup, nous sommes confrontés, confrontés au manque, manque de l'autre. La vie c'est ça : tenter de combler notre manque !
S. FREUD a évoqué très tôt le concept de l'objet perdu que nous essayons toute notre vie de retrouver alors qu'il a disparu pour de bon. La quête de cet objet, c'est la quête du désir, quête sans fin car il n'existe aucun objet en ce monde qui comblerait ce manque, qui satisferait à notre désir. Mylène, dans le récit, rencontre cet impossible insupportable pour elle. La quête de son double, seul garant de sa propre existence (thème que nous avions déjà découvert dans California), est le but unique de sa vie, vie qu'elle décidera de quitter lorsqu'elle devra admettre que sa quête est infinie.

Le fantasme qui sous-tend cette quête du double, est un fantasme que l'on dit très archaïque car il trouve ses premiers échos dans la relation primordiale à la mère. A la naissance, la relation au monde est de type oral. C'est la bouche qui joue un rôle crucial car c'est la bouche qui assure le lien avec la mère. L'acte de succion est l'acte qui recrée un semblant de fusion avec la mère (fantasme de retourner dans le ventre de la mère, de ne faire qu'un avec celle-ci).
Les personnages joués par Mylène Farmer dans ce clip illustrent à merveille ce fantasme par ce qui les lie : la langue. Les langues permet deux prodiges : revenir à l'état de complétude ultime (ne faire qu'un) grâce au cordon ombilical qu'elles recréent et permettre le déclenchement d'une puissance formidable, celle que la mégalomanie promet. A titre indicatif, la mégalomanie est un mécanisme de défense psychique permettant de dénier le manque et ainsi pouvoir s'auto-proclamer tout-puissant. C'est cette toute-puissance qui dégage tant d'énergie dévastatrice dans le clip. Bien évidemment, nous sommes dans l'illusion, dans le délire.

Cette défense mégalomaniaques, bien qu'impressionnante, affiche très vite ses limites. Au bout du compte, ce qui doit arriver arrive, l'autre échappe toujours à celui qui la cherche !

Une psychanalyste anglaise post-freudienne, Mélanie Klein, nous parle d'une position dite dépressive. Cette position est celle du jeune enfant qui doit comprendre qui si sa mère quitte sa chambre, elle reviendra. Elle nous explique que certaines personnes rencontrent des problèmes au sein de cette position et que cela amène une inquiétude angoissante : si ma mère est partie pour de bon, je vais mourir à coup sûr !
Le départ de l'autre est insupportable car il équivaut à des angoisses très importantes : si l'autre s'absente, suis-je encore existant ? L'autre, par qui je me définis, me prive de ma propre existence lorsqu'il disparaît. Le départ de l'autre est insupportable car il remet en question notre propre existence !
Notre rapport à cette problématique est tout à fait personnelle, nous sommes tous plus ou moins sensibles au départ de l'autre, autre qui a d'autant plus d'importance qu'il joue tel ou tel rôle dans notre vie. Mylène nous dit qu'elle ne peut supporter le manque de l'autre. L'autre joue le rôle de miroir ; sans miroir, elle n'existe plus.

Le clip traite donc d'une question à laquelle nous sommes différemment sensibles. Il pose la question fondamentale de l'identité, identité qui reste fondamentalement liée à l'autre. Cet autre, c'est un miroir, mais un miroir déformant qui nous impose une aliénation, aliénation avec laquelle nous devons composer afin de déterminer qui nous sommes vraiment.

Benjamin Thiry

Voici un message d'André Bérubé que j'ai eu la chance de rencontrer sur le NewsGroup dédié à Mylène Farmer. La pertinence de ses arguments, ses connaissances et son désir d'aller plus loin dans l'oeuvre de Mylène Farmer font de lui un discourant formidable.
Il a décidé de s'immerger dans les paroles de l'Ame-stram-Gram afin d'en goûter la substance.
Un jour, il m'écrit le texte qui suit en me demandant de réagir.

Bonjour Benjamin!

[...] J'aimerais que tu prennes connaissance d'un court texte que j'ai écrit sur l'ASG. Je serais très heureux que tu commentes la pertinence de mon interprétation S.t.p.
Voici ce que j'ai pu y découvrir en ne me limitant pas à une écoute superficielle. Voici ma vision subjective de l'ASG.

Dans le refrain est exprimé une des dualités premières de l'humanité. En effet, ce "qui nous gouverne", c'est l'Amour. Mais comment se fait-il alors que même si on le désire "çà ne va pas",et que les barbares du clips font irruptions dans nos vies?
Et de plus, comment comprendre que sur la terre nous recommencons toujours les mêmes comportements de générations en générations qui sont l'envers de ce que l'on veut. "Dis-moi combien de fois ?" recommence-ton les mêmes bétises. Les guerres et la torture ne finiront-ils jamais ? Et le passage des ans qui nous mène à la mort (bascule de MF dans le clip). Mon dieu, même le ciel est injuste!...

A cette problématique le Bourdon offre la solution à Mylène par la magie d'un partage où son ennui abyssal sera résolu comme s'il s'agissait d'une banalité. Le Bourdon dans le clip, c'est la deuxième Mylène, bien sûr. Que va-t-il se passer pour que tout bascule et que le persceptive soit changé à jamais?

Premièrement, le Bourdon se confesse ou si on veut il devient transparent aux yeux de l'autre. Il livre à Mylène sa vrai nature. Elle se reconnaît en lui comme dans un miroir. Les deux partenaires vivent une expérience sensuelle et sexuelle et une profonde communion. Mais que vient faire l'essaim dans le portrait. Il pourrait laisser les amants vivre leur relation tranquille, mais non! Et c'est là que tous ont de la difficulté à comprendre le texte de ce jeu ludique qu'est l'ASG où comme dans les comptines tout devient possible.
On peut se demander qu'elle est la nature de cette pulsion irrésistible qui nous fait bouger l'abdomen et les hanches comme les vagues de la mer lors des relations coïtales. Pour les seins eux, on devine facilement qu'ils ondulent aux ryhtmes de secouses données par le partenaire mâle. Ultimement, ce n'est pas notre volonté qui produit ces mouvements saccadés, mais quelque chose qui nous dépasse et qui les rendent subtilement agréables et renouvellés à chaque fois. Ce n'est pas notre volonté qui scande l'ivresse, c'est l'essaim . Oui, il a fallu des millions d'années pour que les choses se placent ainsi pour nous. Et de quelles choses s'agit-il? C'est la multitude qui en se rêvant et en se désirant s'est complexifiée. Regarde partout autour de toi. Partout les êtres se meurent de désir. Oui, j'ai bien dit: ILS SE "MEURENT" DE DÉSIR L'UN POUR L'AUTRE tous ces animaux, ces plantes et nous aussi les humains qui en sommes conscients. Cet état de fait nous induit la création artistique en certain sens aussi . Donc, si on résume ce que je viens de dire en quelques mots, l'on pourrait dire que sur le divan prend place le Bourdon, les absents(essaim) et Mylène. Dans l'extase qui est vécu, les amants ne sont plus seuls au monde. Ils se reconnaissent l'un l'autre comme porteur de leur identité réelle.
Et quel est cette identité? Ce n'est pas notre individualité qui est périssable. Non, c'est ce qui est la base de ce que nous sommes, c'est le lien permanent de l'Amour.

Nos oedipes sont complexes parce que nous portons en nous l'aménagement plus ou moins résolu des conflits et des espoirs des forces féminines et masculines." Se psychanalyser", c'est SE RÉSOUDRE dans les yeux de l'autre comme dans la mort physique va le faire un jour avec nos corps pour enfin avoir des ailes et être éveillé. C'est le retour au non-différencié, à l'Unique.

Écoute la musique quand Mylène chante "on se psychanalyse". Il y a tout un crescendo à cet endroit et c'est voulu ainsi.

En résumé, les jumelles du clip nées de l'Amour, comme nous tous, vivaient paisiblement dans l'innocence et les jeux simples. (De fait, le vrai visage de la sexualité est aussi simple qu'un jeu d'enfant). Puis un monde contingent et barbare les a troublées. Elles ont retrouvé leur quiétude en se livrant l'une pour l'autre jusqu'à la mort et au suicide pour retrouver la communion de l'Âme-Stram-Gram ou si on veut la dualité abolit par l'Amour.
A+

André

Je vous fais part de ma réponse à ce message pour le moins intéressant.

Bonjour André.

Il m'a fallut un petit moment pour lire avec attention tes remarques sur les paroles et sur le clip de l'Ame-Stram-Gram.
Tu y dis beaucoup de choses, interessantes, de surcroît.

Je réagirai sur certains points.
En ce qui concerne le "combien de fois", je pense que tu as absolument raison et qu'il évoque le thème de la répétition. On peut se retrouver à agir perpétuelement dans une logique de répétition. Les erreurs qu'on commet sont souvent identiques sans que l'on s'en rende compte. C'est une propriété tout à fait particulière inhérente à l'inconscient de se retrouver dans un temps circulaire, c'est-à-dire infini. Les paroles et les actes sont ainsi pris dans une atemporalité qui nous empêche de progresser vraiment.

Je pense aussi que la chanson parle d'amour, mais le clip nous permet de cerner l'amour dont il est question : un amour de type narcissique, centré sur le même. L'amour dont nous parle Mylène Farmer semble être une recherche de l'identique, du reflet dans le miroir comme tu le précises justement.
Cependant, les paroles de la chanson dénotent des thèmes bien plus grivois, renvoyant à des sugestions d'acte sexuel. Il y a, comme souvent dans l'oeuvre Farmer, une marge entre ce qui est exprimé dans la chanson d'origine et la mise en images. Parfois, la distance entre ce qui est exprimé en mots et ce qui est exprimé en images me paraît déconcertante.

L'amour à mort, c'est un des fantasmes les plus redondant dans l'oeuvre de Mylène Farmer, j'ai l'impression. Evidemment, quand on écoute ce qu'elle dit de l'amour, la dimension narcissique qu'il prend, on ne peut que penser à ces idées de refusionnement dans l'autre et donc d'anéantissement de soi.

Dans le livret inclu avec l'album d'Innamoramento, on nous donne des indices sur la manière dont Mylène Farmer a écrit la chanson. Elle semble avoir procédé par association d'idées. Elle semble se servir de liens sémantiques, syntaxiques et aussi phonétiques. On peut y voir un glissement de mot à mot sans logique évidente.
C'est fascinant, parce que c'est dans ces passages d'un signifiant à un autre que l'inconscient va s'exprimer. En ce sens, je me demande si Mylène sait vraiment ce qu'elle dit.
Mylène Farmer a beau être une grande professionelle au comble du percectionisme, elle n'échappe pas à la condition humaine, qui est celle d'être mû par des forces qui nous dépassent qui sont les forces de l'inconscient.

Dans la chanson, nous avons donc ses associations d'idées et je me demande si nous pourrions vraiment être capables de combler les trous à sa place. Nous ne pouvons qu'être dans ce jeu de devinette dans un double mouvement : celui de prendre Mylène pour nous et de nous prendre pour Mylène. Autrement dit, nous tentons de produire une fusion entre elle et nous. Peut-être est-ce que c'est ça aussi l'Ame-stram-gram, une manière de jouer avec un même alors qu'il est un autre...
Bien à toi.

Benjamin

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