Biographie

Luc Dietrich (1913 - 1944) Raoul-Jacques Dietrich, dit Luc Dietrich, est né le 17 mars 1913 à Dijon, il est très tôt emmené dans la tourmente de la vie, laissé par sa mère, malade et droguée qui suit une cure de désintoxication, à son oncle et sa tante. Ils se débarrasseront de lui en le faisant interner à l'âge de 11 ans dans un asile pour enfants anormaux, la Colonie de Vaucluse, à Saint Michel sur Orge où il restera deux ans. Mais le plus dur pour lui ne sera pas l'enfermement en lui-même mais la séparation d'avec sa mère, Madeleine, déjà vécue entre de 6 à 9 ans lorsqu'il est placé en pension à Recologne.
Il l'adore et elle sera le personnage le plus présent dans son œuvre tout entière. La plus heureuse période de son enfance sera 1926-28 où il vit trois ans de stabilité à Chavagnac-Lafayette, en Haute-Loire, jusqu'au jour où il découvre que sa mère se drogue (" Il y avait des jours où la colère me prenait contre ma mère à cause de l'angoisse qui me venait de la peur de la perdre, des jours où je soupirais : - Quand cela finira-t-il ? " écrit-il dans L'Apprentissage de la ville à ce propos.) A 16 ans, il est placé comme valet de ferme à Songeson dans le Jura. Il y écrit ses premiers poèmes. Il travaille ensuite à l'Argus de la Presse où il rencontre Luc Durtain qui va l'encourager à écrire. C'est ainsi qu'en 1931, il fait paraître Huttes à la Lisière sous le nom de Luc Ergidé. Le 3 juillet de la même année, sa mère meurt du tétanos et laissera à vie son empreinte dans le cœur de son fils unique.
Luc vit de petits boulots puis rencontre Marie-Rose, qui deviendra Arlette dans ses romans, tenancière d'une maison close pour notables et trafiquante de drogue qui tentera de faire de lui un homme politique... sans succès. Elle lui promet sa main et il se laisse prendre à son jeu, séduit par cette jolie jeune fille qu'il croit bien sous tous rapports. Reine du Milieu, elle l'entraînera pourtant dans les bas fonds parisiens de l'Entre Deux-Guerre où il fréquente durant un temps des truands et vit du trafic de drogue. Il ne fera pas moins de dix missions à Constantinople pour le compte de celle-ci.
Tout va changer pour lui en 1932, il a alors 19 ans, lorsqu'il fait la rencontre providentielle de Lanza del Vasto sur un banc du Parc Monceau (il vit alors au 38, rue de Courcelles où il est logé par Marie-Rose ), représentant occidental de Gandhi et futur créateur de l'Ordre de l'Arche. Celui-ci va déceler en lui un poète autodidacte merveilleusement doué. C'est alors que Dietrich se révèle à lui-même et écrit ses plus beaux textes. Luc fait encore quelques missions pour Marie-Rose puis s'enfuit afin de changer réellement de vie. 38, rue de Courcelles
Mais au cours de son escapade, il se bat au couteau et est hospitalisé. Il commence l'écriture d'un premier roman mais, Lanza le trouvant mauvais, il le détruisit sans états d'âme, ce qui montre l'influence extraordinaire de celui-ci. C'est à cette époque qu'il fait la connaissance de celle qui deviendra Lucrèce dans L'Apprentissage de la ville, Joyce.
Ils commencent ensemble l'écriture du Livre des Rêves qui sera proposé en 1934 à Grasset qui le refusera malgré des éloges.
Luc part ensuite en Italie avec Lanza pour se consacrer à l'écriture de son premier roman et profite du séjour pour prendre de nombreuses photos de monuments en Toscane. Après que le manuscrit de La Leçon de vie a été envoyé à plusieurs éditeurs, Robert Denoël, bouleversé par le livre, décide de le publier mais supprime, en accord avec Luc Dietrich (et Lanza del Vasto avec qui Dietrich prenait toutes ses décisions ), les quatre derniers chapitres arrêtant le récit aux années 1921-31. On ne connaît pas les raisons exactes de cette suppression mais il existe deux versions : selon certains, Denoël aurait considéré que le roman était trop long, près de six cents pages, pour un premier roman, selon d'autres, les derniers chapitres laissaient trop deviner l'influence de Lanza. On peut supposer les raisons valables.
Rebaptisé Le Bonheur des tristes, le livre sera un succès et Luc Dietrich sera encensé par la critique de l'époque (" Je me hâte de dire que M. Dietrich a un talent très réel et très vivace, et qu'il me paraît un des plus doués des jeunes romanciers qui débutent en ce moment. Ce qu'il écrit a plus que du caractère : de la classe. " écrit André Rousseaux .) Il sera aussi mis en lice pour l'obtention du Goncourt, à vingt-deux ans, mais seul Dorgelès lui donnera sa voix.
En 1935, les deux amis sont de retour à Paris où Lanza est professeur remplaçant pendant que Luc fait la plonge dans un restaurant des Halles. Marie-Rose tente par tous les moyens, menaces et offres d'argent, de récupérer le jeune écrivain. Mais les deux amis résistent aux pressions de la belle et Luc coupe définitivement les ponts avec le milieu en acceptant l'invitation des parents de Joyce en Angleterre. Leur idylle prendra pourtant fin quelques mois plus tard.
En 1937, alors que Lanza part pour l'Inde, Luc Dietrich présente sa première exposition de photographies dans la Galerie de la Pléiade sur le boulevard Saint-Michel.
Gurdjief Mais l'absence prolongée de Lanza del Vasto finit par lui faire ruminer des pensées de suicide, ce qui contribuera à le diriger vers une nouvelle philosophie de vie. Il rencontre Philippe Lavastine, conférencier et écrivain alors directeur du service de presse des éditions Denoël, qui va lui révéler l'enseignement de Gurdjieff dont Luc deviendra un des disciples en 1942. Mais en 1939 Lanza s'inquiète pour ses positions politiques et philosophiques et Luc s'empressera de l'aider à partir pour Genève afin de rentrer au service de la Croix Rouge.
Il est, pour sa part, réformé.
En 1941, il arrive au sommet de "ses" arts en voyant le manuscrit de L'Apprentissage de la ville sollicité par Denoël et en obtenant sa carte de photographe professionnel. Peu de temps après, il commence avec Lanza l'écriture du Dialogue de l'amitié qui reste aujourd'hui comme la somme des questions philosophiques qui travaillaient les deux amis. Le livre parait en 1944 chez Robert Laffont.
La même année, Dietrich est réellement heureux et estime avoir "trouvé le chemin de sa vie intérieure" grâce à ce nouvel enseignement. Pour lui, sa transformation profonde n'aurait pas pu se clore sans que l'intervention de Gurdjieff ne s'ajoute à celle de Lanza de Vasto. Ce dernier reste sceptique et n'a pas confiance en ce nouveau maître que suit son ami, lui reprochant un manque de cohérence et d'unité entre sa personne et la doctrine qu'il enseigne.
Entre Dietrich et Lanza, un silence et une tension s'installent car ils se reprochent mutuellement de ne pas suffisamment s'intéresser à leurs recherches respectives. Aussi Dietrich essaie-t-il durant les derniers mois de sa vie de s'ouvrir à nouveau à Lanza qui restait réservé. Le 24 mai 1944, il part à Saint-Lô chez le docteur Benoît qui dirige une maison de repos afin de préparer un livre sur les fous. Le 10 juin, un terrible bombardement a lieu et Dietrich est blessé au pied, blessure apparemment sans gravité. Lanza
Pourtant, en juillet, il est hospitalisé à la clinique Lyautey, à Paris : la septicémie a gagné sa jambe entière. Lanza, apprenant la nouvelle, traverse la France à vélo (il est à Recologne, dans le sud de la France) pour venir au chevet de son ami où se trouve déjà Gurdjieff.
Le 12 août, Dietrich meurt privé de parole et paralysé entièrement du côté droit. Il fut inhumé à Paris. Ses restes furent transportés à Recologne en 1947.
De ce parcours peu commun, Luc Dietrich a su tirer une œuvre magnifique faite de rêves, d'enfance, de souffrances, de vie et de mort.

" La femme n'est pas ce que je cherche : c'est l'amour que je cherche, la connaissance, la délivrance... " (Luc Dietrich)