| " Est ce que c'est mal d'aimer les femmes ? - Non, mais ce qui est mal c'est de ne pas être honnête. C'est de dire " Je vous aime " quand on pense : " Elle me plaît. " C'est de parler d'une maison et des années qu'on passera ensemble quand on sait que demain on s'en ira. " (Luc Dietrich) | ![]() |
Il est difficile de se plonger dans le monde d'un auteur. L'immersion dans celui de Dietrich s'est révélée plus difficile que je ne l'aurais pensé. Son univers n'est pas commun et pourtant on retrouve parfois dans les pensées de l'auteur sur la vie, la mort, l'amour, …
Lorsque j'ai découvert cet auteur, je ne savais pas par quelle œuvre commencer : la peur d'en prendre une qui ne me plairait pas m'obsédait. A présent je sais que j'aurais pu choisir n'importe laquelle. C'est pour faciliter la tâche au nouveau lecteur que je vous donnerais une description plus précise que précédemment, et des impressions personnelles sur les œuvres que j'ai moi-même étudiées avec un plaisir sans limite.
En 1935, Luc Dietrich publie son tout premier roman inspiré de sa vie tourmentée. Ne transposant que les noms des personnages, il se confesse en alliant rêve et réalisme, maturité et fidélité à l'enfance. Dans chacun des sept chapitres, on sent que l'auteur vit où du moins revit, l'événement mais avec, en supplément, une connaissance de celui-ci. Il l'a comme décrypté et permet au lecteur une compréhension totale du pourquoi de l'événement. L'innocence du jeune Dietrich dans le bien comme dans le mal, au centre d'une trame douloureuse, est celle de quelqu'un qui ne juge jamais ni les pensionnaires de l'asile pour enfants où il fut jeté par son oncle et sa tante, ni sa mère tendre et adorée qui se drogue depuis toujours. Pour elle, le sacrifice deviendra le propre de Luc Dietrich : il fera les métiers les plus vils pour lui permettre de se procurer son poison afin de survivre. Souvent à la dérive mais jamais égaré, Luc tient le coup malgré les mauvais jours, ce qui le rendra mature de manière fort précoce. Mais c'est aussi dans l'humour qu'il puise sa force de vaincre : il prend la distance du rire avec les événements les plus durs de son existence même s'il parvient à abolir cette distance afin d'avoir de temps à autres le "grand courage inutile" d'aimer. Quand sa mère meurt, il s'engage comme valet de ferme dans une campagne reculée et brutale où règne le vol, l'inceste et le meurtre. Dans ce monde qui ne refoule pas encore la barbarie primitive, il traverse les jours passés à travailler avec un détachement toujours tranquille, mêlant sa candide jeunesse à une sorte de vieille sagesse.
Luc Dietrich poursuit ici sa confession entreprise dans Le Bonheur des tristes. C'est toujours avec une absolue sincérité qu'il avoue sa vie trouble. Son trajet de l'apprentissage va d'un wagon désaffecté, où il vit en clochard, à un grand " bordel ", où il est entretenu par Arlette, la propriétaire. Avec elle, il trafique de la drogue et assiste à un meurtre sans s'y opposer ni le dénoncer. Il rompt soudainement avec ce milieu pour redevenir clochard puis faire la plonge dans un restaurant des Halles. Quand il tombe amoureux de Lucrèce, une jeune fille d'un meilleur monde, il accepte de mener une vie respectable. Il se tourne ensuite vers une sagesse que lui enseigne le détachement absolu.
Dans ce livre, il ne cherche jamais à donner une leçon : il avance simplement dans le " sens " de sa vie avec une liberté si tranquille, candide et profonde, que le mal en est comme transfiguré. Il transpose son expérience personnelle pour suivre l'itinéraire d'une difficile initiation à l'amour de soi et à l'amour des autres. C'est l'apprentissage douloureux du malheur et de la haine, une vaste méditation sur la vie. Tel un héros dostoïesvkien, c'est dans le mal qu'il rencontre sa misère et qu'il tente de faire le bien. Impitoyable avec lui même, il ne craint pas d'exposer devant son lecteur, le spectacle de ses misères.
Dietrich écrit à la fois dans un style poétique et rude, le tout dans un genre picaresque dû au fait que le narrateur vit de nombreuses aventures. Son écriture est d'une densité et d'un éclat sans faille. Son récit est un conte frangé de rêves inimitables et, en même temps, une vision aiguë de la réalité.