Extraits

Que suis-je venu faire dans cette chambre ? Les potiches, les livres, les idoles, toutes ces choses choisies, amassées, chéries, leur nombre, l'ordre où je les ai déposées m'étouffent, et le rideau des marronniers, et l'épaisseur de la nuit d'été qui m'enferme.
Que suis-je venu faire dans cette chambre ? Qu'y a-t-il entre tout cela et moi ? Il y a que c'est moi qui l'ai faite, cette chambre, et ce n'est pas au hasard que je tenais à la présence de tous ces objets ; c'était pour me cacher le grand vide qui est derrière tout objet, et maintenant, m'accrochant à eux, je tombe dans ce vide.
Et que suis-je venu faire dans ce monde si tous mes mots, mes gestes, mes actes et leur précipitation même, ne peuvent me défendre du grand vide ? Suis-je ballotté par une volonté extérieure à la mienne, pris par le va-et-vient continu, nécessaire et inutile du monde, par tous les désordres que l'espace charrie ?
A quoi bon chercher un sens à ce qui roule dans sa loi comme les mouvements multiples de la mer ? A quoi bon penser le vide ? Ce n'est pas en pensant le vide qu'on l'emplit. Cette pensée, à la fois prisonnière de mes sens et prison d'une agonie, n'est qu'une chute perpétuelle dans le vide, et c'est pourquoi j'ai horreur de penser.
C'est lui, le réveil, lui, qui m'a pris dans son bruit familier au fil des pensées dont j'ai horreur, lui que je découvre au milieu des idoles où il n'a rien à faire.
Il revient du wagon où je l'avais oublié, il revient du fond de l'enfance qu'il me rappelle. Il me rappelle le temps où le temps avait un sens, où les heures étaient des grains de poussière, des gouttes de pluie, des graines qui levaient, où les jours tombaient comme des fruits dans la mémoires, où les semaines se nouaient l'une à l'autre à l'aide du dimanche, où les saisons poussaient, où les grands cercles de l'année se refermaient comme au secret de l'arbre.

(L'Apprentissage de la ville Maintenant et à l'heure de notre mort, I)

Commentaire

Dans cet extrait, toutes les interrogations de Dietrich sur sa vie se retrouvent. C'est le fameux "Qui suis-je ? Où vais-je ?" de l'auteur torturé. Il fait ici un retour en arrière sur ses jeunes années comme il le fit pour écrire ses livres. Il se demande s'il est réellement responsable de tout ce qui arrive dans sa vie, s'il peut vraiment aller au-delà de toutes ces choses. Il essaie de savoir si la fatalité est inchangeable ou bien s'il est possible d'aller à son encontre. Il pense au temps se demandant s'il n'est pas un ennemi. Le temps de son enfance si dure qui pourtant lui revient comme le meilleur de tous les temps à la lumière de sa vie actuelle de vagabond. Il dit : "le temps où le temps avait un sens" comme si toutes les misères de son enfance avaient été, à ses yeux, quelquechose de bénéfique voire d'agréable.

La nuit est parfois si compacte en nous qu'elle est comme un boulet enfoncé dans la terre.
Je demeurais maussade et taciturne, assis sur une chaise, les yeux dans le vide, sans penser à rien.
J'allai décrocher le téléphone et laissai pendre l'écouteur au bout du fil. Je ne me rasai plus, je ne mangeai plus, mais l'idée de descendre dans la rue m'était plus intolérable que tout.
On frappa. Je ne répondit point ; enfin, la porte s'ouvrit et Arlette entra. Elle alla s'asseoir dans le fauteuil en face de ma chaise.
- Ce spectacle est ravissant, commença-t-elle ; je vois que tu t'offres une nouvelle fantaisie : en caleçon sur une chaise à cinq heures de l'après-midi. On dit qu'en vieillissant le diable se fait ermite : d'abord ç'a été une fringale de petites vendeuses, puis monsieur a fait le poète, puis il a fait le connaisseur d'objets rares, le bibliothécaire et le grand policier, le pamphlétaire et le réformateur ; et maintenant, il n'a rien trouvé de mieux pour se faire remarquer que de poser en saint Siméon le Stylite au sommet de sa colonne. Tu devrais tout de même te rendre compte, mon petit ami, qu'on ne peut pas passer son temps ni gâcher celui des autres à faire le poseur en caleçon. J'ai perdu des heures à te demander au téléphone ; Atal n'a pas pu partir pour Vienne où tu devais l'accompagner ; les deux amis de Londres, à qui tu devais être présenté, sont partis sans t'avoir vu, on ne peut jamais compter sur toi. Est-ce que tu vas répondre, oui ou non ? Je t'assure que je n'ai pas envie de rire. Je lui répondis sans colère : - Je n'ai pas non plus envie de rire. Toi qui est si fine, tu n'as pas compris que je n'ai qu'une envie, c'est qu'on me laisse tranquille. - Oh ! Je sais que tu fais tout ce que tu peux pour t'assurer une vie douillette, tranquille et retirée. Tu veux peut-être une petite pension de vieillesse ? Je fus bref et grossier : - J'en ai assez de tes beaux discours, de tes leçons, de ton bordel, de ton tripot, de tes trafics de stupéfiants, de tes combinaisons politiques ! Elle me coupa la parole d'une voix basse, mais plus forte que mes cris : - Voilà des mots qui ne doivent jamais sortir de ta bouche, quelle que soit ton exaspération, tu entends ? Il y va de la vie et de la mort pour nous et pour tous nos amis. Sais-tu si ton voisin d'appartement n'est pas à l'affût ? Si la femme de ménage n'est pas payé pour te surveiller ? Quand on fait des affaires comme les nôtres, on se méfie de tout le monde. Je me remis à crier : - En tôle, je voudrais vous y voir tous : toi et tes gentils amis ! Bon débarras ! Elle répondit : - Et toi aussi, mon petit garçon. - Je n'ai peur de personne. Je m'en moque, moi ! - Ecoute, dit-elle, redevenue tout à fait calme, si tu veux quelque chose, demande-le, mais évitons toute cette mise en scène et surtout ces cris. Au revoir ! Elle sortit.

(L'Apprentissage de la ville Maintenant et à l'heure de notre mort, XLVII.)

Lucrèce, pourquoi n'entends-tu pas les pensées que je forme pour toi ? Je te parle comme à une enfant malade qui ne veut pas dormir. Je voudrais te garder de tous les maux. Je veux te protéger de moi. Tu es une enfant et je ne suis pas encore un homme. Ta confiance est forte, mais elle n'a pas trouvé la force à laquelle elle s'adressait. Je te quitte et ne reviendrais plus. Je tenterai de devenir celui que tu me crois. Je suis triste jusqu'à la mort en pensant à ta peine ; mais je sais que ton amour pour moi passera et ta peine avec lui. J'ai trouvé trois roses rouges dans une boutique et je te les envoie. Tu pleureras sur ses quelques lignes qui les accompagnent. Tu pleureras sans les comprendre.

(L'Apprentissage de la ville Le pot de miel, LXIX)

Commentaire

Ces deux extraits montrent tout à fait le côté schizophrène de Luc Dietrich. Ces passages sont en fait les deux grandes ruptures de Dietrich. On y voit combien elles sont différentes par les mots et les sentiments. Avec Arlette, c'est une rupture brutale, violente. Les mots fusent de toutes parts, il y a un dialogue dur entre les deux personnages. Luc et Arlette se menacent mutuellement. La rupture entre Luc et Lucrèce est beaucoup plus douce et romantique à l'image de ce que fût leur relation. Luc explique dans sa lettre les raisons de cette rupture de manière à ne pas brusquer sa bien-aimée. À son regard, il n'est pas digne d'être son prétendant et se considère comme un être dangereux pour elle (" Je veux te protéger de moi. ") Il sait qu'elle sera malheureuse en lisant sa lettre mais pense qu'il vaut mieux en rester là pour eux deux.
On a l'impression que ce n'est pas le même homme qui rompt avec deux femmes différentes mais que ce sont bien deux histoires totalement différentes composées de personnages qui n'ont rien à voir les uns avec les autres.