On trouve dans l'œuvre de Dietrich deux thématiques qui reviennent de manière lancinante comme une sorte de refrain. Tout d'abord l'auteur ne cesse jamais de parler de sa mère comme d'un mythe. Elle est toujours présente lors des passages où le jeune Luc vit les plus durs instants de sa vie. Elle est un ange gardien, en quelques sortes, toujours là quand il a besoin d'un soutien moral introuvable chez les vivants. La deuxième thématique très présente dans l'œuvre de Dietrich est la jolie jeune femme et, à travers elle, l'amour. Ce sont les deux points des romans de Luc Dietrich étudiés dans la partie suivante.
La figure maternelle et l'enfance
Dans ces deux romans autobiographiques, Le Bonheur des Tristes et L'Apprentissage de la Ville, la figure maternelle et l'enfance sont omniprésentes et, avec elles, toutes les blessures anciennes de Luc Dietrich. Celles-ci le préservent des nouvelles souffrances de sa vie d'adulte comme s'il les avait déjà vécues. Dietrich reste prisonnier de la parole d'une mère empoisonnée. Dès qu'il rencontre une femme, c'est à sa mère qu'il la compare et c'est aussi parfois à cause d'elle qu'il quitte ses dulcinées. Il souffre d'une sorte de complexe d'Œdipe qui s'amenuisera avec l'âge. Madeleine, sa mère, est comme un refrain lancinant qui refait surface chaque fois que Luc est dans une impasse qu'elle soit amoureuse ou professionnelle.
Il est pourtant clair que l'enfance de Dietrich n'a pas été heureuse et ceci en grande partie par la faute de sa mère. C'est elle, et elle seule, qui décide de le laisser chez son oncle et sa tante, l'abandonnant ainsi très jeune. C'est aussi elle qui lui fera vivre les pires souffrances morales en se droguant. Malgré tout, le jeune garçon fait de sa mère une sorte de mythe. En effet, ce dont il souffre le plus c'est de n'avoir pas pu la sauver en l'aidant à se sortir du tourbillon infernal du poison qui la tenait. Il ne se pardonnera jamais cet échec et gardera au fond de lui cette culpabilité.
A travers cette figure maternelle fantôme, c'est donc toute son enfance qui le poursuit inlassablement et ceci peut-être justement parce qu'elle fût extrêmement courte. Très vite, Dietrich est emporté par la vie active où il est obligé de rentrer s'il veut survivre à la mort de sa mère. Il prend vite conscience de la dure réalité de la vie. Il n'a pas vraiment d'adolescence comme les autres jeunes de son âge (à 16 ans il travaille déjà à L'Argus de la presse avec Luc Durtain) et, à travers notamment L'Apprentissage de la Ville, on se rend compte que cette adolescence, celle de la découverte de la vie et de l'amour, il la vivra beaucoup plus tard en partie grâce à son aventure avec la jeune Joyce.
Il dédira à cette mère absente son Livre des Rêves par ces quelques mots :
"J'avais commencé un très gros livre, Ô ma pauvre mère, je voulais que ce fût votre livre, mais je me suis aperçu que ce n'était qu'une petite épicerie où l'on vendait au détail nos plus chers souvenirs. À vous qui vivez dans mon sommeil, je ne vois rien que je puisse vous donner, sinon l'injuste grandeur de mes rêves."
La jolie jeune femme et l'amour
Il existe deux figures féminines importantes dans l'œuvre de Luc Dietrich. On trouve en effet, dans les personnages de Lucrèce et Arlette, deux représentations littéraires de la femme : la jeune vierge et la jeune prostituée.
La bienfaitrice, Mlle Arlette, est une maquerelle, une maîtresse femme qui fréquente les tout puissants en toute impunité. Auprès d'elle, il connaît l'abjection : il jouit du bien être offert par cette femme impeccable qu'il méprise mais dont il reconnaît la force. Il l'aime et la déteste à la fois car elle lui apporte un confort certain mais ceci dans une magnifique cage dorée : sa liberté n'est qu'une chimère.
De la même manière, Lucrèce, son grand amour, incarne aussi une forme de dualité : pure jeune fille, elle n'en suscite pas moins les désirs coupables de son frère aîné, Jean-Claude, qui se mêle d'affaires louches, de Paul, fils prodigue entretenu par les femmes comme le fût Luc en son temps, de Berthe, le femme perverse et de Paulette, la voyeuse cleptomane. Ce sont deux aventures contraires, et pourtant toujours coupables, que Luc vit avec ces deux jeunes femmes.
Avec Arlette, c'est un amour-soumission et intéressé. Il profite de son argent mais va plonger dans un monde où il fréquentera truands et trafiquants de stupéfiants. C'est une relation forte où tout se jouent à la vie à la mort.
Il est clair que sa relation avec Lucrèce se situe à l'opposé. Il s'agit plutôt d'une relation "à l'eau de rose", une typique amourette d'adolescent. Luc grimpe aux arbres et passe par la fenêtre de sa bien aimée pour lui rendre visite, ils se donnent rendez-vous dans un train de nuit pour se cacher des regards non désirés,… Luc, tel un jeune premier, panique à l'idée de rencontrer la jeune fille : on est ici bien loin du jeune homme assistant à l'exécution de l'un des hommes de main de Mlle Arlette sans réels états d'âme. Le rapport entre les faits vécus et les réactions de celui-ci sont totalement disproportionnés.
Tout cela donne l'impression qu'entre sa fuite de chez Arlette et sa rencontre avec Lucrèce, Luc a totalement changé de personnalité, qu'il est passé du stade de jeune homme peu fréquentable, statut dont il est conscient puisqu'il tente d'éloigner Lucrèce en lui disant qu'il n'est pas un honnête homme ce à quoi elle lui répond : "Je déteste, je déteste les honnêtes gens.", à celui de fleur bleue au masculin.