| Con-Texto : Epiphane Otos serait-il condamné, par sa laideur, à vivre exclu de la société des hommes et interdit d'amour ? Tour à tour martyr et tortionnaire de ses contemporains, il sera ambassadeur de la monstruosité internationnale, juré d'un concours de beauté au Japon, mais aussi et surtout, amoureux. Car que peut une âme sensible enfermée dans un corps disgrâcié, sinon vénérer l'absolu sous les traits d'une femme ? |
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Les deux personnages principaux sont amenés comme des extrêmes, des extrêmes aussi proches que l'amour et la haine :
Epiphane Otos, âgé d'une vingtaine d'année est la figure emblématique de la laideur. Il est difforme et jouit des moues dégoûtées qu'il provoque chez les personnes qu'il croise en rue.
Ethel, est l'incarnation de la beauté et de la pureté humaine. Elle est comédienne et tourne un film d'art sous la direction d'un metteur en scène incompris.
Epiphane la rencontre après un moment d'inconscience. Elle assiste à son réveil :
"Je lui parlais sans peur parce qu'elle était la création de mon évanouissement. J'avais inventé cette beauté, comme le prouvait son allure étrange : sa tête était ceinte d'un genre de diadème en métal rudimentaire, arborant des cornes de taureau. En sa longue tunique noire et païenne, son corps était un secret." (p. 19)
In-Texto... Ex-Texto :
"- Il y a de cela. Mais le fond de l'affaire est plus grave : la vérité, c'est que la beauté n'est pas aimée." (Ethel, p. 48)
Epiphane s'ouvre à Ethel sur le thème de la beauté. Il s'étonne que reconnaître ouvertement la beauté d'une femme soit mal accepté. Il se place ainsi en tant que garant d'une norme, celle du beau. Il est, en cela, foncièrement paradoxal et c'est l'erreur logique de sa philosophie.
Le personnage d'Ethel, est plus cohérent. Elle reconnaît une norme, mais arrive à la relativiser, à la reconsidérer, ce qu'Epiphane ne sera jamais capable de faire.
Ethel nous affirme donc que la beauté n'est pas plus acceptée que la laideur. Ses arguments sont pauvres, mais elle nous affirme avoir vécu maintes occasions qui plaident pour cette vérité.
C'est ainsi le débat de la normalité qui se pose. Qui dit norme dit majorité. Il s'installe ainsi, dans tout groupe d'individus, un ensemble de consensus tacites qui détermine des normes pour chaque variable (taille, âge, goûts artistiques, culinaires, vestimentaires, esthétisme, etc.). En tant qu'individus, nous pouvons situer nos diverses caractéristiques au sein des normes sociales. Nous pouvons ainsi nous proclamer "dans la norme" ou "hors norme". Cette norme, dépendante des facteurs socio-culturels peut-être plus ou moins investie par l'individu en point d'en constituer une quête, quête d'idéal. Il y a, à ce niveau, une éventuelle confusion de niveau : la normalisation, tout à fait relative devient absolue. La norme devient la Norme et vient potentiellement déterminer l'autre par sa "déviance".
Quelle est la position d'Epiphane par rapport à cette diade "norme - déviance" ?
Il est ambivalent.
D'un côté, il a pris conscience de la souffrance qu'induit la déviance. Il est rejetté, suscite des réactions différentes auprès des personnes qui le croisent. Il faut preuve d'une forte agressivité envers cette norme, il la conteste. Tout le récit laisse transparaître l'agressivité qui est sienne vis-à-vis de ce statut de ni beau, ni laid. Sa croisade est celle de la laideur, du dégoût.
D'un autre côté, il occupe une position contraire, position de surinvestissement du beau. Il est le premier défenseur de l'absolue beauté, d'un idéal de perfection esthétique. Il renforce donc à son insu le système normatif dans lequel il évolue. C'est Ethel qui nous le fait remarquer beaucoup plus tard :
"- Mais comme par hasard, quand notre Quasimodo-Epiphane tombe amoureux, ce n'est pas d'une fille laide à l'âme admirable dont il découvrirait les trésors cachés et qui serait ravie de leur conjonction spirituelle. Non, notre héros ne cherche pas de ce côté, dédaigne même les filles au physique peu avantageux." (Ethel, pp. 200-201)
Elle souligne le statut de martyr d'Epiphane, statut qui lui permet de jouir de son état malgré les apparences de souffrance. En cela, Epiphane est paradoxal. Mais la source de ce comportement paradoxal s'origine dans une vérité inconsciente : le surinvestissement de l'idéal !
Il est tout à fait manifeste que malgré ses dires, il est le premier défenseur des normes institués par la société. Sa double quête (celle de rechercher la Beauté et celle de souiller ce qui échappe à cet idéal) retrouve donc une logique au sein de ses motivations profondes.
"Je n'y voyais pas une question morale mais une affaire métaphysique : jusqu'à quel degré de métamorphose reste-t-on soi ? [...] Et si je me rendais compte, au lendemain de l'opération, que, pour avoir renoncé à mon corps, j'avais assassiné Epiphane Otos ?" (Epiphane, p. 53)
Quel est le lien entre le corps et l'esprit ? Peut-on vraiment cliver le physiologique du psychologique ? Il semble que contrairement à ce que notre médecine occidentale moderne semble laisser penser (la chirurgie comme mécanicien de notre corps défaillant), ce clivage n'existe pas.
Il semble au contraire que dès le début, le lien s'établit. En effet, l'observation des jeunes enfants nous illustrent très bien le rapport qu'ils entretiennent avec leur image. Devant un miroir, l'enfant s'étonne de rencontrer quelqu'un d'autre, et ce n'est que plus tard qu'il comprendra que l'enfant en face de lui n'est autre que lui-même. Le mécanisme psychologique qui accompagne ce constat est celui de l'identification, identification à une image extérieure à lui et qui lui servira de référence pour se distinguer des autres. C'est donc une image particulière, celle de notre miroir, qui est garante de notre identité et de notre permanence. Le corps est lui-même un lieu d'expression et la contemplation de notre image réfléchie nous renvoie fondamentalement à nos capacités d'introspection. La permanence de notre corps nous permet une permanence psychologique.
"Celui qui couchait avec toi ne t'avait pas fait autant jouir que moi. Gloire aux mots, gloire à mes mots qui baisaient mieux que le sexe de mon rival !" (Epiphane intérieurement à Ethel, p.130)
Epiphane est physiquement peu attracteur, mais possède un don pour les mots. Il dispose du sens des mots et de leurs effets poétiques. Ne pouvant avouer l'amour qu'il éprouve pour Ethel, il parle au nom de Xavier de qui la belle est amoureuse. Il prête donc sa voix et son verbe à cet artiste absent, insufflant ainsi chez son auditrice la magie de l'amour.
Epiphane, pour des raisons qui, au fond, nous échappent restera longtemps sans pouvoir exprimer l'amour qui le rongeait.
"La rose qui meurt de soif a besoin du jardinier, mais le jardinier a encore plus besoin de la rose qui meurt de soif : sans la soif de sa fleur, il n'existe pas." (réflexion d'Epiphane, p.156)
Epiphane consolide le lien qui l'unit à Ethel dans la souffrance de celle-ci. Cette souffrance donne sens à leur relation, relation de dépendance. La métaphore utilisée n'est probablement pas anodine et met en scène un élément passif, en demande et un élément actif, tout puissant. Cependant, ce deuxième élément fait part de son manque, celui de la fleur. Il est pourtant dans une position de dominant, domination structurée par la souffrance de l'autre. Epiphane est pourtant loin de cette position de domination. Il est l'enfant qui croit qu'il peut soulager sa mère qui désire ailleurs. Or, cette triangulation est infernale : pour Epiphane, le tiers est perturbateur, obstacle à l'autre et en même temps l'élément qui l'unit à ce même autre. Le départ du tiers appauvrirait la relation avec Ethel.
"- Ce n'est hélas pas contradictoire. Ton amour a ses racines dans le fumier : c'est peut-être pour ça que ses fleurs sont si belles." (Ethel à Epiphane, p.203)
Ethel n'est pas au clair par rapport à l'amour qu'Epiphane a pour elle. Elle reconnaît l'authenticité de cet amour, mais éprouve un vif dégoût à son encontre. Elle tente une synthèse de son ambivalence avec la citation précédente. Elle reconnaît ainsi l'amour pervers (amour de l'idéal sur un mode de contrôle de l'objet, objet peu unifié) dans sa profondeur.
Le fumier, c'est aussi probablement l'enfance d'Epiphane, ce sont les circonstances dans lesquelles il a grandi. Le fumier sent mauvais et reste chaud, constamment en activité et susceptible de s'enflammer. Mais en même temps, il est riche, riche dans la diversité de ses constituants.
"L'Amour n'a pas choisi pour lit une région surpeuplée comme le Bangladesh ou la Belgique ; il a élu le territoire le moins fréquenté. L'Amour n'a pas choisi pour lit une zone chaude et tempérée ; il se complaît où les glaces ont rendu la vie sinon impossible, au moins dure et pénible. Parmi les pays froids, il a opté pour le moins hospitalier, de sorte que sa neige reste vierge." (Epiphane, p.168)
Epiphane, survole la Sibérie en avion pour se rendre à un concours de beauté. Sa quête de l'amour idéal le mène à définir celui-ci en des termes de pureté d'éloignement et de souffrance. Il est sensible au nom de ce fleuve de Sibérie : le fleuve Amour.