Brillant comme une casserole

Con-Texto, préface de Daniel Fano :
Depuis le Sabotage amoureux, on savait qu'Amélie Nothomb n'avait pas oublié ce que c'est d'être un enfant et qu'elle excellait à retrouver l'esprit d'enfance à volonté. Son look à la Mary Poppins ajoutait à notre espoir de la voir un jour écrire quelque chose pour la jeunesse. Avec ce premier recueil d'histoires où elle ironise sur la féerie, sur la vie, elle confirme le bien-fondé de notre attente.
La Pierre d'Alun A.S.B.L (81, rue de l'Hôtel des Monnaies à 1060 Bruxelles en Belgique)

Sa Légende peut-être un peu chinoise n'est pas exactement une salade de contes (une salade pur jus consiste à se faire rencontrer, par exemple, le Petit Chaperon rouge et le Petit Poucet) mais on y relève sans difficulté les échos de Cendrillon et de La Belle et la Bête. Le ton est juste d'emblée : ça démarre de la façon la plus classique pour donner l'impression d'un air connu, et tout à coup, sans crier gare, on bifurque dans le burlesque, l'absurde, le grotesque. Dans cette sorte de parodie de conte exotico-philosophique du XVIIIème siècle, non seulement la métamorphose physique n'est pas dirigée de la laideur vers la beauté, mais elle est la conséquence parfaitement triviale d'un accident stupide. Un court instant, la morale semble la même que celle énoncée par Madame Leprince de Beaumont ("Il ne faut pas se fier aux apparences"), sauf qu'Amélie Nothomb a décidé de ne rien concéder à la consolation frelatée, elle a choisi de conclure comme Tomi Ungerer dans Le Géant de Zéralda.

Le comique d'ambiguïté est aussi présente dans Le Hollandais ferroviaire, une plaisanterie dans le droit fil du grand Roald Dahl, qui n'aurait pas renié non plus De meilleure qualité, farce macabre où pas un mot n'est superflu. Ce dernier texte sera sans doute le préféré des lecteurs entre 9 et 12 ans environ : sa cruauté n'a rien de gratuit, c'est un modèle d'attitude railleuse à l'égard des prétentions et des hypocrisies qui fondent la société des adultes.

"Un livre sans dialogues et sans images n'est pas un vrai livre", disait Alice Carroll. Kikie Crèvecoeur interprète plus qu'elle n'illustre : pas de redondance mais un art consommé d'entraîner l'oeil et son intelligence poétique toujours plus loin. Les cinquante portaits d'épouses potentielles, le chapeau en forme de caractère chinois ; le travelling du voyage en train où le paysage, et la vitesse, et les passagers sont exprimés avec une lisibilité, une émotions implacables ; enfin, les vignettes à la tendance abstractive raffinée qui accompagnent le dernier récit, les femmes mortes représentées comme des statues sans visage et les mains étrangleuses refermées sur le cou gracile de la top model sacrifiée. Cela gravé dans l'espace d'une gomme exploitée de tous les côtés. Magique, fascinante, la révélation d'un monde qui correspond avec exactitude à l'espace mental de l'enfance, où tout ce qui est minuscule, miniature, est l'objet d'une attention grandiose. Quel bonheur !

Daniel Fano

Légende peut-être un peu chinoise

On oublie tout ce qui est important. Ainsi on a oublié l'admirable Palais des Nuages où vivait, il y a 10234 ans, l'Empereur du pays le plus impérial de l'univers, la Chine.

C'était un lieu d'une beauté si formidable que les visiteurs devaient porter des lunettes de soleil pour les voir, car ses murs étaient recouverts de papier aluminium qui le faisait briller comme une casserolle neuve.

dessin de Kikie Crèvecoeur
Ceux qui y avaient habité devenaient incapables d'habiter ailleurs : après, les autres palais leur paraissaient ternes et vulgaires.

L'Empereur Tong Shue mourrut. On l'enterra avec ses 99 épouses vivantes. Ce fut une cérémonie très éouvantes. Quand furent achevée les années de deuils national, le grand Chambellan de la cour demanda audience au fils unique de l'Emprereur, le sublime prince Pin Yin.

- Prince, dit-il en se prosternant à ses pieds, il est temps que vous succédiez à votre vénérable père. Mais vous connaissez les lois chinoises : un prince n'a pas le droit de devenir empereur s'il n'est pas marié. Vous avez vingt ans ; il est temps de prendre femme. Je vais donc envoyer le peintre Tchang à travers chaque province du pays pour qu'il fasse le portait des plus belles princesses. Il vous apportera les tableaux et vous pourrez choisir sans vous déplacer.

Le Hollandais ferroviaire

Le TGV vient de remplacer le train paléolithique sur la ligne Paris-Bruxelles. Il faut reconnaître que c'est un progrès : le trajet ne dure plus que deux heures au lieu de trois auparavant - disons au lieu de quatre ; car l'antique véhicule était toujours en retard ; les wagons sont propres, confortables et climatisés, il n'y règne plus d'odeurs fétides. Il arrive même que l'on y croise des contrôleur avenants. Tout ceci est extraordinaire. dessin de Kikie Crèvecoeur
Je dois cependant avouer que je regrette les anciens tchouk-tchouk. Je ne pense pas être réactionnaire, mais le fait est que ces améliorations ne me servent à rien : qiand on est Bruxellois solitaire, âgé de 60 ans, qui va à Paris une fois par semaine pour donner une heure de cousr au Collège de France, on ne cherche pas à gagner du temps. Quant au confort, il m'indiffère. En revanche, je vois bien ce que j'ai perdu : les compartiments. J'adorais cela. Un compartiment, c'est un salons où l'on discutait avec ses amis d'un jour. A présent, les wagons sont aménagés comme des autocars : on est calé à côté d'un seul voisin. Le chiffre deux étant plus intimidant, chacun se cache dans son journal. Pour ceux qui ne vulent pas être dérangés, c'est l'idéal. Moi hélas, j'aime qu'on me dérange, j'aime la compagnie. J'adore parler avec des gens qui ne savent pas que mes cours d'assyriologie intéressent de moins en moins de monde. Le train antédiluvien était l'événement de mes semaines. J'ai des souvenirs de conversations ferroviaires absolument fabuleurses. Pour illustrer ma nostalgie, je me dois de raconter l'une d'entre elles, dont on comprendra qu'elle m'ait marqué.

De meilleure qualité

Ernest Blouch était tueur en série comme d'autres sont pickpocket ou témoins de Jéhovah : par désoeuvrement. Il pensait qu'assassiner une femme par jour donnait un sens à sa pauvre vie. Et quand je dis pauvre, je parle tant de misère matérielle que spirituelle : Ernest avait aussi peu de culture que d'argent.
Quand il s'était agi de meubler le vide de son existence, il n'avait pas eu d'autre idées que le meurtre en série : meurtres de femmes, parce que c'est plus facile et parce que cela lui donnait l'inexplicable impression d'être Don Juan, lui qui n'avait jamais eu le moindre succès féminin.
dessin de Kikie Crèvecoeur
Ses victimes étaient le plus souvent des ménagères dans des parkings de supermarchés ou alors des petites serveuses de restaurants aussi minables que celui où il dînait ce soir, seul et déprimé.

Il n'est pas très aisé de se procurer un exemplaire de "Brillant comme une casserole". Suite à la publication des 600 exemplaires numérotés, l'éditeur a publié une version brochée de l'ouvrage qui se présente avec une couverture de couleur rouge.
Certaines librairies disposent de ces ouvrages.
Il est également possible de contacter la maison d'édition qui est celle-ci :

La Pierre d'Alun A.S.B.L
81, rue de l'Hôtel des Monnaies
1060 Bruxelles
BELGIQUE