Cosmétique de l'ennemi

Certaines réflexions tenues sur cette page révélent l'intrigue du récit et sont susceptibles d'ôter la surprise aux personnes n'ayant pas encore terminé le roman.

Con-Texto :

Cosmétique de l'ennemi, édition Albin Michel, Paris, 2001 " Sans le vouloir, j'avais commis le crime parfait : personne ne m'avait vu venir, à part la victime. La preuve, c'est que je suis toujours en liberté "

C'est dans le hall d'un aéroport que tout a commencé. Il savait que ce serait lui. La victime parfaite. Le coupable désigné d'avance. Il lui a suffit de parler. Et d'attendre que le piège se referme. C'est dans le hall d'un aéroport que tout s'est terminé. De toute façon, le hasard n'existe pas.

Le roman se présente sous forme d'un dialogue entre Jérôme Angust (qui attend son avion à l'aéroport) et Textor Texel (l'importun).

In-Texto... Ex-Texto

" Sachez qu'il est très dur de découvrir la nullité de Dieu et, pour compenser, la toute-puissance de l'ennemi intérieur. On croyait vivre avec un tyran bienveillant au-dessus de sa tête, on se rend compte qu'on vit sous la coupe d'un tyran malveillant qui est logé dans son ventre " (Textor Texel, p. 30-31)

Avec " Cosmétique de l'ennemi ", Amélie Nothomb aborde de manière franche un thème qui lui est cher, celui de l'ennemi intérieur, c'est-à-dire cette part de nous-même qui échappe à notre contrôle et qui nous confronte à ce qu'il en est d'une inquiétante étrangeté au sein même de notre personnalité. Le récit met donc en présence deux discours, ceux d'une dialectique destructrice. Le court extrait repris ci-dessus s'avère intéressant car il rapproche ce concept d'ennemi intérieur de celui du divin, de la force transcendance. Si Textor annonce à Jérôme Angust que sa conception du religieux a changé, c'est qu'il y a eu un déplacement. Nous constatons un passage de la transcendance externe au sein de la personnalité. L'être humain serait soumis à une part de lui-même qui lui échappe et qui l'influence. Somme toute, nous sommes proches du fantasme de la possession démoniaque, celui qui renvoie à cette idée de soumission aux désirs primitifs. Psychiquement parlant, le propre du sujet possédé est d'échapper à la Loi de Dieu, représentant de l'interdit et garant de l'ordre (de la cosmétique en somme). Lorsque Amélie Nothomb place l'ennemi intérieur avant la figure divine, elle annonce la couleur : nous entrons dans le domaine de la transgression.
D'un point de vue psychanalytique, on dégage deux interdits fondamentaux : l'interdit de l'inceste et de meurtre en tant que ces deux actes sont susceptibles de perturber l'ordre social établi. Ce n'est donc nullement un hasard si ces deux thèmes se retrouvent de manière prégnante au sein du récit. Seul un court-circuitage de la figure représentant l'autorité (Dieu, le Père, le juge, le code pénal, etc.) permet à un individu de commettre ces actes.

" Cette fille, je la connaissais mieux que personne. Je l'avais violée, ce qui n'est déjà pas mal ; je l'avais assassinée, ce qui reste la meilleure méthode pour découvrir intimement quelqu'un. Mais il me manquait une pièce maîtresse du puzzle : son prénom. Cette lacune m'avait été insupportable. J'avais été, pendant dix années, dans la situation d'un lecteur obsédé par un chef-d'œuvre, par un livre clé qui aurait donné un sens à sa vie mais dont il aurait ignoré le titre. " (Textor Texel, p. 81-82)

Voici une articulation intéressante entre l'idée de viol et de meurtre avec celle du prénom. En effet, il semble que pour que Jérôme Angust fantasme cette scène de viol sur sa femme, il dut en oublier le prénom (et ne pas le "communiquer" à Textor Texel), c'est-à-dire faire abstraction de ce qui fonde véritablement notre identité, ce qui nous distingue des autres. Pour s'autoriser un viol, il faut réduire l'autre à l'état d'objet, ôter à celui-ci son humanité.
Le meurtre en est la plus nette expression puisqu'il consiste en une réduction de l'autre à l'état inanimé. Par un acte, l'autre passe du statut d'être humain à celui de cadavre, objet brut.
Le récit d'Amélie Nothomb ne développe nullement ce qu'il fut de la relation qui unissait Jérôme Angust à sa femme mais nous semblons entendre que la question de l'identité se posait.
En sourdine, le thème de l'identité féminine émerge : quel est le secret de la femme ? Quel est l'accès à la féminité ? Un prénom ? Un acte de violence ?

Bien que la femme soit peut présente dans ce présent récit, on croit comprendre que son absence nous confronte au mystère. Lorsque Textor Texel nous dit avoir été obsédé par le secret de cette femme, celui de son prénom (son identité de femme), c'est qu'il lui apparaissait comme crucial.
Qu'ont en commun le viol et l'éventration d'une femme si ce n'est de faire violence au lieu de l'enfantement comme si une revanche devait être prise à l'encontre de cette particularité propre à la femme ?
Voici donc que nous entendons les actes du personnage du livre comme une tentative de répondre aux questions de la féminité. Si la femme refuse de révéler son secret, alors il faut le lui prendre !

" Libre ? Libre, toi ? Tu te trouves libre ? Ta vie brisée, ton travail, c'est ce que tu appelles être libre ? Et tu n'as encore rien vu : tu crois que tu seras libre quand tu passeras des nuits entières à débusquer le criminel en toi ? De quoi seras-tu libre, alors ? " (Textor Texel, p. 136)

Alors que Jérôme Angust en vient à accepter la responsabilité de son acte meurtrier, se pose pour lui la question de la liberté. Peut-on vraiment être libre de sa culpabilité ?
S'énonce alors, selon Amélie Nothomb une triade logique : transgression - culpabilité - mort.
La mort y occupe une place toute particulière puisqu'elle questionne également la question de l'identité : le meurtre d'une personne se solde par un suicide, c'est-à-dire par le meurtre de soi. Tuer l'autre revient-il à se tuer soi-même ? L'un semble rentrer en écho avec l'autre puisque que le héros du livre se tue comme conséquence logique de la prise de conscience du meurtre de sa femme. La frontière entre le Moi et l'autre semble alors s'effacer de telle sorte que le destin du premier rejoigne celui du second.
Il n'y a pas de liberté, pas d'échappatoire à notre propre culpabilité, celle qui est inscrite en nous et qu'on ne peut gommer.


Laureline Amanieux Je vous invite à lire la réflexion de Laureline Amanieux suite à sa lecture de "Cosmétique de l'ennemi". Elle m'apparaît très pertinente et riche. Il est vrai que le thème de l'ennemi intérieur fait une référence quasi directe au concept de l'ombre introduit et développé par C.G. JUNG dans sa psychologie analytique. Bonne lecture.