Hygiène de l'assassin

Con-Texto :
Prétextat Tach, quatre-vingt-trois ans, prix Nobel de littérature, n'a plus que deux mois à vivre. Monstre d'obésité et de misanthropie, il joue avec une cruauté cynique à éconduire les journalistes venus l'interviewer. Les quatres premiers fuient épouvantés. La cinquième, Nina, aura raison de lui et de son secret : sous les mots se cachent le crime, et sous l'oeuvre, l'imposture. La littérature, la vraie, est faite de larmes et de sang.
Hygiène de l'assassin, Albin Michel, 1992.

Les personnages mis en présences peuvent être vus comme au nombre de trois :
- Les journalistes, au nombre de quatre. Ils représentent la communauté journalistique classique, avide de scoops et portes-parole du discours populaires.
- Nina est également journaliste. Elle est la seule à tenir une position qui va amener Tach à revoir la sienne. Forte d'un savoir qu'elle détient sur lui, elle pourra rentrer en opposition avec lui.
- Prétextat Tach est l'écrivain dont la mort imminente attire l'attention des intellectuels du moment.Sa misanthropie est notoire et est appréhendée avec respect et admiration. Il suscite envie et admiration.

Pour son premier roman publié, Amélie Nothomb approche le monde de la littérature avec beaucoup de critique de sarcasme. Certaines répliques de Tach nous aideront à découvrir ce qu'elle attend de la littérature et ce qu'elle lui reproche. Quelques extraits du livre nous permettront de mieux ciblé ce qui ce joue, chez elle, au sein d'une oeuvre littéraire.

In-Texto... Ex-Texto :

"La main est le siège de la jouissance d'écrire. Elle n'en n'est pas le seul : l'écriture fait aussi jouir dans son ventre, dans son sexe, dans son front et dans ses mâchoires. Mais le jouissance la plus spécifique se situe dans la main qui écrit. C'est une chose difficile à expliquer : quand elle crée ce qu'elle a besoin de créer, la main trésaille de plaisir, elle devient un organe génital. Combien de fois n'ai-je pas éprouvé, en écrivant, l'étrange impression que c'était ma main qui commandait, qu'elle glissait toute seule sans demander au cerveau son avis ? Oh, je sais bien qu'aucun anatomiste ne pourrait admettre une chose pareille, et pourtant, c'est ce que l'on sent, très souvent. La main éprouve alors une telle volupté, apparentée sans doute à celle du cheval qui s'emballe, du prisonnier qui s'évade.
Une autre constatation s'impose, d'ailleurs : n'est-il pas troublant que, pour l'écriture et la masturbation, c'est le même instrument - la main - qu'on utilise ?"
(pp. 71 - 72, Prétextat Tach au dernier journaliste).

Il nous est difficile de déterminer avec certitude qui, de Prétextat Tach ou d'Amélie Nothomb, s'exprime vraiment à travers ces réflexions. Cela a à voir, de toute évidence à la collusion entre ces deux personnes. Il semble qu'Amélie Nothomb crée des personnages sans tabous, sans conscience des interdits afin de pouvoir nous faire part de ses idées. Par le biais de personnages tels que Tach, elle s'autorise à dire des choses qu'elle ne pourrait probablement pas verbaliser elle-même ; tactique comme une autre pour tromper notre inconscient qui veille en permanence sur nos faits, gestes et paroles...
Partant de cette hypothèse, l'extrait s'éclaire encore quelque peu car il nous présente l'écriture comme une opportunité de se séparer momentanément de nos pensée propres afin de mieux les exprimer, d'en jouir pleinement. Ainsi, si l'on peut, à tout moment, entendre l'Inconscient s'exprimer par mi-dits, on peut constater qu'il s'exprime librement par un mi-moi !
C'est la voie qu'Amélie Nothomb semble avoir choisie, celle de ne pas mâcher ses mots, au prix d'une dépersonnalisation qui ne trompe personne et surtout pas elle.

"Or, une des caractéristiques de notre espèce est que notre cerveau se croit toujours obligé de fonctionner, même quand il ne sert à rien : ce déplorable inconvénient technique est à l'origine de toute nos misères humaines." (p. 74 Tach au dernier journaliste)

Prétextat Tach parle des femmes qu'il imagine insatisfaite de leur condition et se voient forcées de supposer que des missions plus importantes les attendent.
Selon moi, la phrase se généralise cependant à tout le monde. Les exemples sont multiples et éloquents dans la plupart des cas. Nous ne sommes pas maîtres de toutes nos pensées. On peut même venir à se demander si ce ne sont pas celles qui nous dérangent le plus qui viennent occuper la première place sur la scène de notre conscience !
Il nous suffit de penser au manque de l'autre, à la perte d'une personne aimée et au lot de suffrance que ces pensées amènent. Aussi délibéré que notre désir d'oublier soit là, il y a quelque chose qui nous échappe : l'appareil à penser fonctionne encore et toujours.
Cette constatation constitue d'ailleurs un indice majeur de l'existence de l'inconscient. En effet, S. Freud nous a appris à concevoir le psychisme humain grâce à la métaphore de l'Iceberg : la partie visible, émergente serait notre système Conscient, alors que la plus grosse partie, la partie immergée serait notre inconscient. Ce système Inconscient est la partie obscure de notre personnalité et disposerait d'un fonctionnement qui lui serait propre (ignorant la raison par exemple). Ce fonctionnement s'avère être au-delà de notre désir conscient et a des influences majeur sur le système Conscient. Pour cette raison, il nous est donné de constater que des envies, des désirs sont en nous alors qu'il nous impossible de les expliquer ou de connaître leur origine.
C'est ainsi que nous pouvons dire que des forces inconnues, insondables nous influencent au jour le jour sans que nous puissions les contrôler entièrement.

"Connaissez-vous la critique que j'ai lue dans un journal, il y a vingt-quatre ans, concernant Hygiène de l'assassin ? "Un conte de fées riche en symboles, une métaphore onirique du péché originel et, par là, de la condition humaine". Quand je vous disais qu'on me lisait sans me lire ! Je peux me permettre d'écrire les vérités les plus risquées, on n'y verra jamais que des métaphores." (p. 126, Prétextat Tach à Nina)

Au sein de ses livres, Prétextat Tach tente de s'exprimer, de transmettre quelque chose au lecteur. Par conséquent il a quelque chose à dire ! Or, cette chose n'est pas dicible pour lui. Il tourne constamment autour sans jamais y passer, par ce point bien précis qui est cet événement qui a marqué son enfance et qui laisse des traces quelques dizaines d'années après les faits.
Le désir inconscient de Tach est qu'on devine ce qu'il ne veut pas dire explicitement. Toute approximation de ce point mystérieux n'est qu'un échec. Ces approximations, ce sont les dites métaphores.
Dans son désir d'être découvert, de faire dire aux autres ce qu'il ne peut dire lui-même, il est constamment déçu, jusqu'au jour où une personne qui sait met le doigt sur le point précis.
La question de la métaphore est une question cruciale pour la psychanalyse car elle renvoie fondamentalement à la subjectivité de chaque individu. Qu'est-ce qui se cache derrière tel ou tel mot, derrière telle ou telle expression ?
La position du psychanalyste est celle de non-savoir, c'est-à-dire qu'il est impossible de savoir ce qu'une personne veut dire en utilisant tel terme tant qu'elle ne l'a pas expliqué (et encore, où s'arrête la dite explication ?). C'est le problème de l'interprétation qui vise à sentir ce qui peut se cacher derrière le discours manifeste conscient. Cette interprétation devient sauvage lorsqu'elle ne fait pas appel au savoir que le sujet a de lui-même. Celui qui interprète prétend alors détenir les clés d'un savoir, celui de l'autre, sur l'autre ! Le cadre analytique bannit le plus possible cette pratique.
A titre d'exemple, mon présent propos en approchant les récits d'Amélie Nothomb se situent principalement dans la lignée de l'interprétation sauvage, qui, sans être nécessairement fausse, passe à côté de ce qui est vraiment en jeu chez l'auteur, seule détentrice des clés de décodage. Les écrits que vous lisez à présent sont une occasion pour moi de réfléchir sur les thèmes que propose Amélie Nothomb, de progresser dans mon cheminement personnel, cheminement que je vous propose de partager afin que nous puissions éventuellement échanger nos points de vue. A ce titre, je me permets de vous inviter à ne jamais hésiter à m'écrire un E-mail afin de me faire part de tout avis sur les questions que nous traitons.

"- Mais non, sotte. Ce n'est pas le lieu de la lecture qui est en cause, c'est la lecture elle-même. J'aurais voulu qu'on me lise sans combinaison d'homme-grenouille, sans grille de lecture, sans vaccin et, à vrai dire, sans adverbe." (p. 127, Prétextat Tach à Nina)

L'invitation de Tach est celle de la connaître, d'oublier les a-priori et de le rejoindre là où il vraiment et non là où on l'attend. Tach est un homme désespéré et seul, tellement seul de n'avoir jamais été reconnu pour ce qu'il est. Le travail des journalistes est un travail d'approximation dont il ne s'est jamais satisfait parce qu'ils n'ont jamais parlé que de quelqu'un d'autre, quelqu'un en qui il ne s'est jamais reconnu. Et pour cause, rejoindre une personne là où elle est est une tâche humainement délicate car vécue comme dangereuse.
Ainsi, le désir d'être reconnu pour ce qu'il est vraiment devient un but qu'il recherche dans sa vie, but qu'il tente, tout à fait paradoxalement, de contrecarrer par la même occasion.

"L'écriture commence là où s'arrête la parole, et c'est un grand mystère que ce passage de l'indicible au dicible. La parole et l'écrit se relaient et ne se recoupent jamais" (p. 139, Tach à Nina)

"L'oubli est un gigantesque océan sur lequel navigue un seul navire, qui est la mémoire." (p. 164, Prétextat Tach)

"- En ce cas, je veux vous voir déchoir davantage. Allez-y, déchoyez. (Nina) - Vous ne pouvez pas dire ça, c'est un verbe défectif. (Prétextat Tach) - Si vous saviez ce que je m'en fous. Mais si ce verbe défectif vous gène, jen connais un autre qui ne l'est pas : rampez. (Nina)"

Amélie Nothomb occupe une position paradoxale par rapport au langage. Ayant obtenu sa licence en philologie romane, elle se place en représentante du bon langage, du respect des normes grammaticales, lexicales, syntaxiques. C'est comme si ces règles instituées étaient des bases, assurant une stabilité rassurante.
D'un autre côté, la jouisance d'Amélie Nothomb se place à jouer avec ce langage, y trouver ses marques et à transgresser les règles qu'elle ne connaît que trop bien. C'est l'interdit qui semble sous-tendre ce paradoxe : est-il permis de remettre en cause les lois du langage ?
Le dialogue entre Nina, la fouille-merdre, et Tach, l'immobilité incarnée renvoie, selon moi, fort bien ce double rapport aux règles. Ce rapport illustre bien la tendance qu'Amélie a de provoquer, alors qu'elle connaît très bien les limites de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.