| Con-Texto : L'ensevelissement de Pompéi sous les cendre du Vésuve, en 79 après Jésus-Christ, a été le plus beau cadeau qui ait été offert aux archéologues. A votre avis, qui a fait le coup ? Pour avoir deviné, un des plus grands secrets du futur, la jeune romancière A.N. est enlevée pendant un bref séjour à l'hôpital, et se réveille au XXVIème siècle, face à un savant du nom de Celsius. Entre ces deux personnages que tout oppose - elle, furieuse contre ce rapt, lui contre cette fille qui en sait trop - s'instaure une conversation où il sera question de la grande guerre du XXIIème siècle, du réel et du virtuel, de voyages dans le passé - mais aussi d'art, de philosophie, de morale. |
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Le livre se présente sous le forme d'une discussion entre deux personnages :
A.N., est l'héroïne principale, appelée à rencontrer un homme du futur à cause de sa perspicacité. Jusqu'au bout, elle défendra les valeurs qui sont les siennes.
Celsius, vit au XXVIème siècle et fait partie de l'élite sociale et politique. Il est l'instigateur de la destruction de Pompéi et tente apparemment de dissimuler toute trace de son acte.
In-Texto... Ex-Texto :
"Le pire c'est que ça ne m'étonne pas. Cela confirme ce que je pensais sur les paroles malheureuses : elles ont un pouvoir terrifiant ! Combien de fois n'ai-je pas vécu cette situation : une parole sans aucune importance, dite par moi ou par un autre, qui provoquait des catastrophes dont les effets pouvaient durer des années. Aucune réalité humaine n'exprime aussi bien l'idée de destin que les paroles malheureuses et leurs conséquences inexpiables. (A.N., p.54)
A.N. évoque ses réflexions sur la destruction de la ville de Pompéi et constate que les quelques mots prononcés ont déterminé son rapt par un homme du futur qui craignait les conséquences de ces mots.
Cela pose la question du poids des mots pour soi mais aussi pour les autres. Le psychisme de l'autre nous reste fondamentalement secret. Jamais, nous ne connaissons l'histoire de l'autre, et encore moi son ressenti profond, son ressenti intime. Lui-même peut l'ignorer.
A partir de ce constat, il ne nous est jamais capable de savoir ce que nos mots vont susciter chez l'autre. Certes, il nous est permis de le supposer, de l'estimer, mais il reste une part qui ne peut être devinée. C'est ainsi que nos mots, ceux que l'on prononce peuvent susciter chez l'autre des éléments qui nous échappent. La surprise de la réaction de l'autre est la surprise de la différence, le constat que l'autre ne pense jamais exactement comme nous et que nous ne pensons pas comme lui.
"- Les êtres nuisibles trouvent toujours le moyen de nuire. (Celsius)
- Je ne suis pas un être nuisible. Vous me parlez comme à une terroriste.
- Je vous parle comme à une manipulatrice de langage.
- Vous me surestimez. C'est le langage qui m'a toujours manipulée." (pp. 72-73)
Les craintes de Celsius sont évidentes : la remise en question des Vérités établies. A.N. est un élément extérieur à la nouvelle société créée. Elle porte un regard critique et vient ébranler le scientifique dans ses certitudes. Ces dernières confèrent à Celsius sa contenance, son statut. Les normes objectivées qui portent sur l'intelligence, la beauté, etc. lui permettent des autoproclamations lui donnant le pouvoir.
Son ambition intellectuelle repose sur la cohérence de son système de croyance. Il recourt à des tiers pour valider ses opinions, tiers inconnus d'A.N. Pour cette raison, cette dernière est capable de contester les vérités amenées par son interlocuteur. Elle décèle, au sein du discours de celui-ci les failles de raisonnement, failles qui amènent le doute, doute intolérable pour Celsius.
Le scientifique considère A.N. comme dangereuse, mais celle-ci pointe pertinemment bien combien elle ne constitue pas le danger principal mais que c'est le discours même de Celsius qui porte la marque de ses doutes.
Le langage nous manipule constamment car nous sommes dépendants de lui, dépendants de sa structure. En effet, c'est grâce à lui que nous pouvons nous adresser à l'autre. Nous sommes bien obligés, de la sorte, de considérer cet outil avec ses avantages, mais également avec ses inconvénients.
"Les véritables exceptions étaient rarissimes. Il ne suffit pas de donner aux bonnes oeuvres pour prouver qu'on aime les pauvres. Croyez-moi : au milieu du vingt-deuxième siècle, quand il s'est agit de sacrifier une espèce, on n'a pas hésité longtemps. Enfin, il allait ne plus y avoir de pauvres ! On allait pouvoir manger tranquille, allumer ses télévisions sans avoir peur. La boite aux lettres allait enfin cesser d'être encombrée de papiers qui racontaient le drame des enfants Péruviens - qu'est-ce qu'on s'en foutait, des enfants Péruviens ! On n'avait pas demandé qu'il y en ait, des enfants Péruviens ! Qu'est-ce qui leur a pris, aux Péruviens, d'avoir des enfants ? Moi, si j'étais Péruvien, j'aurais compris qu'il ne fallait pas avoir d'enfants. Et puis, être Péruvien, non mais, quelle drôle d'idée, est-ce que je suis Péruvien, moi ? Et on voudrait que je donne mon argent à ces gens-là ?" (Celsius, pp. 114-115)
Discours éminemment ambivalent de la part de Celsius qui présente un aspect tout-à-fait déshumanisé de la démographie mondiale.
Il est ambivalent parce que de toute évidence, et malgré ce qu'il semble crier haut et fort, les Péruviens, il ne s'en fout pas ! C'est même tout le contraire !
L'élément qui sous-détermine ce discours est bien entendu celui de la culpabilité et l'auto-agressivité. En effet, la présentation d'un discours social sur la misère vient solliciter, chez nous, un profond sentiment d'injustice. Le discours social pointe la responsabilité de nos pays dans le malheur des pays affligés par les famines, les guerres, les maladies. On vient donc solliciter la culpabilité des gens sur des actes qu'ils n'ont jamais commis. Nous sommes donc coupable d'un délit que nous n'avons pas perpetré ! Etrange paradoxe qui se solde par un traitement à deux niveaux : au niveau conscient, il y a défense contre cette culpabilité sous forme d'un renversement de l'agressivité sur les martyrs ; au niveau inconscient, la culpabilité persiste et maintient cette agressivité.
Car, somme toute, cette culpabilité injustifiée consciemment n'est pas tolérable. Elle amène l'individu à vouloir sortir de ce système qui l'agresse (la culpabilité équivaut à un retournement de l'agressivité sur soi).
"Même pas. Voyez-vous, à cause de ma crédulité maladive, j'ai appris à devenir méfiante. Et j'ai eu raison, car j'ai vu s'écrouler beaucoup de certitudes. Ainsi, petite fille, j'étais persuadée que les adultes avaient dans le cerveau une chose que les enfants n'avaient pas - une excroissance qui se développerait à l'intérieur de ma propre tête quand je serais grande. J'y croyais dur comme fer : sans cette glande inconnue, comment expliquer le comportement si bizarre des adultes ? Et puis, je suis devenue grande et je me suis aperçue que rien n'avait poussé dans mon cerveau. Depuis, j'ai appris à douter de tout." (A.N., p.127)
Les certitudes assurent une certaines stabilité psychologique. Certaines certitudes nous permettent notamment d'ignorer certaines questions telles que celle de la survie afin de s'intéresser à d'autres questions. Elles sont nécessaires à notre bien-être. Prenons un exemple a contrario : l'angoisse persistante qu'une catastrophe nucléaire va se produire. Gageons que si cette impression hantait notre esprit, il nous serait pratiquement impossible de nous intéresser à autre chose. Il est donc utile, au sein de notre psychisme qu'une certitude s'installe, celle qu'une telle catastrophe va se produire.
Il y a donc une différence entre une certitude psychologique et un certitude consciente (nous pouvons tous envisager qu'un tel événement se passe). Il y a donc une remise en question de ces certitudes qui peut émerger sans menacer notre stabilité psychique. A.N. nous signale l'importance de ces remises en questions, l'importance de ne pas adhérer définitivement à un système de croyances absolues. Celles-ci n'existent pas et ne servent qu'à contribuer à l'impression que nous connaissons le monde qui nous entoure. Or, nous sommes constamment en découverte et nos connaissances s'affûtent chaque jour de plus en plus.