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L'I GREC DE YANNE À JEAN ET LE N DE L'OTHOMB ÀMÉLIE... AVEC OU SANS AMÉLIE NOTHOMB, JEAN YANNE N'EST PAS UN GARÇON FRÉQUENT. D'AILLEURS, SI VOUS PLONGEZ "PREMIÈRE" DANS VOTRE BAIGNOIRE, VOUS VERREZ SES PHOTOS EN RELIEF. ..
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Résident américain attrapé entre deux avions, Jean Yanne est un phénix trop rare. Il parle peu, voyage trop, mais dès qu'il est à l'écran, on le savoure comme un miel. Dans Hygiène de L'assassin, premier film
de François Ruggieri, il joue un prix Nobel de littérature tyrannisé par une journaliste. Amélie Nothomb,
l'auteuse du roman, est venue avec nous le rencontrer. On espérait qu'elle serait, face à l'acteur, aussi
cruelle que la journaliste de son livre. Mais non. Fille d'ambassadeur belge, Amélie est trop bien élevée.
Alors, on a mangé ensemble. La romancière, qui déclare se nourrir de fruits pourris, a pris une salade
fraîche, Jean Yanne un tartare au poivre. Au début, c'était plutôt elle qui parlait. Puis c'était lui. Au bout
d'un moment, Amélie est partie comme elle était venue avec son chapeau guignol, pressée d'écrire un
autre livre... Et Jean Vanne, qui avait une heure à tuer, est resté là à bavarder, comme un ami.
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Résident américain attrapé entre deux avions, Jean Yanne est un phénix trop rare. Il parle peu, voyage trop, mais dès qu'il est à l'écran, on le savoure comme un miel. Dans Hygiène de L'assassin, premier film de François Ruggieri, il joue un prix Nobel de littérature tyrannisé par une journaliste. Amélie Nothomb, l'auteuse du roman, est venue avec nous le rencontrer. On espérait qu'elle serait, face à l'acteur, aussi cruelle que la journaliste de son livre. Mais non. Fille d'ambassadeur belge, Amélie est trop bien élevée. Alors, on a mangé ensemble. La romancière, qui déclare se nourrir de fruits pourris, a pris une salade fraîche, Jean Yanne un tartare au poivre. Au début, c'était plutôt elle qui parlait. Puis c'était lui. Au bout d'un moment, Amélie est partie comme elle était venue avec son chapeau guignol, pressée d'écrire un autre livre... Et Jean Vanne, qui avait une heure à tuer, est resté là à bavarder, comme un ami.
INTERVIEW JEAN-JACQUES BERNARD
PHOTOS DENIS ROUVRE
Interview parue dans le magazine "Première" du mars 1999.

AMÉLIE NOTHOMB : Mon roman parle d'un écri vain de 80 ans et terriblement obèse. Pourquoi n'êtes-vous pas plus gros et plus vieux?
JEAN YANNE : Plus vieux, il me faudrait un peu de temps. Quant à plus gros, par conscience pro- fessionnelle, je faisais dix kilos de plus pendant le tournage. Mais qu'est-ce qui fait votre aversion pour les hommes gros?
AMÉLIE : Je n'ai aucune aversion, plutôt une fascination. J'ai vécu la plus grande partie de ma vie au Japon où j'étais une fanatique de sumo, fa natisme que j'ai hérité de mon père. Pour moi, un gros, c'était un personnage inquiétant, un demi- dieu et un lutteur, un ennemi. J'ai donc gardé une véritable fascination pour ces êtres finalement opaques parce que le mystère, c'est: « Qu'a-t-il bien pu leur arriver pour qu'ils se cachent derrière tout ça? ». Cela dit, la principale caractéristique de ce per- sonnage n'est pas du tout qu'il soit gros. C'est pour- quoi votre relative minceur ne m'a pas le moins du monde dérangée. Je pense que vous étiez fait pour ce rôle parce que vous jouez incroyablement bien. Je vous ai toujours adoré.
PREMIÈRE : Hygiène de l'assassin est surtout un dialogue cinglant entre deux êtres pour se désarçonner l'un l'autre. Et vous, Jean Yanne, vous êtes très adepte de ces phrases qui tombent pile pour perturber l'interlocuteur... C'est un vieux truc de cabaret, non ?
JEAN : C'est non seulement un vieux truc de cabaret mais aussi un truc de spectacle tout court. Chaque fois qu'on peut dire quelque chose en quatre mots, c'est pas la peine de s'étaler. Vous, Amélie, quand vous ciselez un dialogue, vous pensez à l'acteur qui peut.être un jour le dira ?
AMÉLIE : Je dois l'avouer, pas du tout. Parce que je n' aurais jamais songé que ce livre serait joué par des acteurs, que ce soit au théâtre ou au cinéma. Mais quand je pense, je ne pense que sous forme de dialogues. Même quand je n'écris pas.
En dehors de vos livres, ce qui vous a fait connaître, Amélie; c'est le fait que vous mangiez ces choses...
AMÉLIE : J'avais écrit mon bouquin. Suite à ça, on m'invite à la télé, et comme le héros de mon livre avait une alimentation absolument ignoble, on me demandait: « Et vous, qu'est-ce que vous mangez? » J'ai répondu la vérité, à savoir que je me nourris, quand je suis seule et livrée à moi-même essentiellement de pourriture végétale. Et cela a plus fait pour ma célébrité que tous les romans que j'ai pu écrire. Aujourd'hui encore, il y a des gens qui me montrent du doigt dans la rue en ne disant pas du tout: " C'est Amélie Nothomb l'écrivain " mais: « C'est la fille qui bouffe du pourri".
JEAN : C'est quoi ces trucs pourris que vous bien mangez?
AMÉLIE : Surtout les fruits pourri! Tels que raisins pourris, bananes pourries, oranges pouries, prunes pourries...
JEAN : Des rognures d'ongles aussi ?
AMÉLIE : Non [ rire] .Mais, vous savez, c'est par réel souci gastronomique que je m'intéresse à tout ça. Essayez une banane pourrie, c'est tellement meilleur. Ça acquiert un goût de rhum. Idem pour les fromages. Les gens trouvent que je suis bizarre mais c'est un des secrets les plus vieux de la gastronornie. Je laisse la pourriture cuisiner à ma place. J'achète, avec au moins quatre semaines d'avance des caisses de fruits -parfois, je ne les paies même pas, je les ramasse parce qu'ils sont déjà immangeables. C'est un régal. Évidemment, pour venir chez moi, il faut vraiment beaucoup m'aimer.
Jean, qu'est-ce que vous pensez d'Amélie, avec ce chapeau, ce parler distingué! Vous la trouvez bizarre ?
JEAN : Non, ça n'a rien de "bizarre". J'ai vécu longtemps en Amérique et à l' étranger. Par conséquent... Il n'y a qu'en France où l'on est épaté de voir les gens vivre d'une façon un peu singulièrement
Amélie a vingt-cinq ans de retard avec Carnaby
Street. Moi, j'étais à Carnaby Street avec Petula
Clarke, les manteaux afghans, les chapeaux, les chemises de nuit en plein jour... Ça ne m'épate pas du
tout, je trouve que c'est bien. Sa nourriture m'épate
plus parce que je suis un marteau de la date limite
dans le frigo. Dès qu'il y a marqué « à consommer
avant le 14 », le 10, je fous déjà le tout à la poubelle.
Cela dit, c'est peut-être en mangeant des trucs périmés qu'on se met à écrire des trucs bizarres.
"Hygiène", cette histoire basée sur le dialogue, aurait pu être filmé plus simplement. Qu'en pensez.vous tous les deux?
JEAN : Là... Les gens ont envie qu'on salue leurs prouesses de réalisateur, et dans 80 % des cas, les mouvements d'appareil sont des choses qui rendent un metteur en scène célèbre. Mais ça me faisait marrer pendant le tournage... François [Rug- gieri] me disait: « On va partir de l'oeil, puis on va circuler, on va faire ça et ça... »
AMÉLIE : Moi, j'ai beaucoup aimé la réalisation.
Et avec ma formule «librement trahie» sous le titre,
sur les affiches et au générique, j'ai réglé tous mes
problèmes avec le film. François Ruggieri n'arrê-
tait pas de me dire pendant le tournage qu'il tournait son film comme si c'était Microcosmos. Et je
trouve l'idée géniale. Moi aussi, quand j'écris, il y
a un côté laboratoire. Je mets peu de personnages
dans un espace exigu et je regarde ce qui se passe.
[Amélie Nothomb le regrette beaucoup mais elle doit nous quitter à cet instant... Nous restons seuls avec Jean Yanne...]
Jean, d'où vient votre mélancolie?
Mais de rien. C'est une apparence physique.
Adenauer avait eu les zygomatiques coupés à la
suite d'une blessure de guerre. Moi, je ne suis pas
atrophié du zygomatique mais j'ai une barbe avec
des traces noires dans le blanc qui font descendre
le sourire. Donc, même quand je souris, je souris
sous ma barbe... C'est ce que Pialat avait dit dans
Nous ne vieillirons pas ensemble. Il disait que j'étais
très émouvant dans une scène où, dans une voi-
ture, je baissais les yeux pour demander à la dame
de ne pas me quitter. Mais je baissais les yeux parce
que j'avais collé mon texte sur le tableau de bord.
Et puis, comme j'ai cet oeil de chien qui tombe, évi-
demment... J'étais déjà comme ça quand j'étais
môme. J'étais très isolé, sans être malheureux. Mais
je m'amusais plus tout seul qu'avec des copains.
Et aujourd'hui?
Aujourd'hui, c'est pareil. Je connais beaucoup de gens mais je n'ai pas beaucoup de copains
parce que, qui dit avoir des copains dit être un pe-
tit peu disponible pour les rencontrer. Or, je n'attends qu'une seule chose, c'est d'être tout seul.
Donc, quand ma journée est finie, je rentre et je
suis peinard. Et quand les gens m'appellent en disant: « Salut, il est 8 heures, qu'est-ce que tu fais, on se retrouve? », je réponds: « Non, je ne peux pas, j'ai des trucs à faire.» En fait, je n'ai rien à foutre. Je
vais regarder la télé, et c'est tout. Mais solitude ne
veut pas dire isolement. Ce n'est pas parce qu'on
est seul qu'on est mal. Dans les villes où on tourne,
les gens de l'équipe disent: « Ce soir, on se retrouve
au bar pour manger. » Moi, d'abord, je trouve le
room-service génial, et puis, j'aime bien aller dans
un restaurant avec un bouquin que je lis en bouffant. Et les gens qui voient ça disent sûrement: " Regarde ce pauvre mec, il est obligé de bouffer tout seul dans un restaurant..."
Mais non, ils se disent: «C'est Jean Vanne qui apprend un rôle.»
Mouais... A propos de solitude, une fois, j'ai
vu un truc formidable à Noël. Un bistro décoré
avec du coton, de la neige sur les carreaux, des sapins... Je rentre dans cette salle de restaurant où il
y avait un menu de réveillon. Il y avait à peu près
douze tables de gens seuls avec un petit sapin sur
chaque table. Ils en étaient à des stades différents
du menu. L'un becquetait sa bûche, un autre atta-
quait la dinde, un troisième le foie gras. L'image
même de la désolation... C'était terrible!
Cela dit,
le réveillon seul chez soi, c'est vachement bien. Mais
le plus génial, c'est dans l'avion. Tu te prends un
billet, par exemple Singapour. Tu montes, t'as le
steward en Père Noël, les hôtesses avec des petits
bonnets, tu bois du champagne, tu sais même pas
où t'es, t'arrives à Singapour, c'est terminé, les mecs,
là-bas, Noël, ils s'en foutent, et puis tu reviens...
Cela dit, dans l'avion, je ne supporte pas que le mec
d'à côté me casse les couilles à me raconter sa vie.
Je peux faire onze heures d'avion et ne causer à per-
sonne... Je ne sais pas si c'est parce que les gens du
spectacle sont différents mais, par exemple, Jacques
Martin, avec qui j'ai travaillé pendant plusieurs an-
nées, que j'ai revu tout le temps et que je revois aux
«Grosses têtes», je ne sais même pas où il habite,
et il n'est jamais venu chez moi. Michel Serrault,
chaque fois qu'on se voit, on s'embrasse et on est
très contents de se voir, mais je ne vais jamais chez
Serrault, et Serrault ne vient jamais me voir.
C'est pour vous "préserver" comme on dit, mais de quoi!
Non, c'est pas ça. C'est parce qu'on a de tels défoulements de comportements dans les films que... Moi, vous me demandez d'aller dans un bal masqué, il n'en est pas question. Je passe ma vie à être déguisé. Le métier d'acteur, c'est un truc de fou. On prend la douche, on s'habille, on monte dans une voiture, on fait trois quarts d'heure d'em- bouteillage, on arrive, « Salut », on te met à poil, on t'habille on te maquille... Et tu joues comme d'autres vont au bureau... Cela dit, être acteur, c'est pas de l'héroïsme. Le plus difficile pour un acteur, c'est d'être avec un metteur en scène qui n'a pas compris l'histoire comme vous. Alors, on fait un truc, puis le mec dit: « Non, non, attends, c'est pas ça...» Ou le type qui veut improviser... Au cinéma, il y a des contraintes de prises de vues. Alors, tu improvises, mais un mec te dit que pour l'image, c'est pas terrible. Alors, on la refait; mais la deuxième improvisation n'est plus la même; et puis, il y a eu un problème de son, et puis une mouche... A la fin, tu dis: « Tu fais chier, donne-moi un texte »...
Et pourquoi ne tournez.vous plus comme metteur en scène!
Pour ce que je fais moi, il faut que je sois coproducteur. Un film avec deux personnes comme
celui de François (Ruggieri), ça va bien trois minutes, mais moi, je ne fais bien les choses que si je
commence à déconner avec plein de trucs : j'envoie
les chevaux, la cavalerie...
Des fois, je les rate, des
fois je les gagne. Mais, de toute façon, je suis inca-
pable de faire une histoire sans qu'il y ait un ballet
quelque part, des musiques, des danseuses, des dromadaires ou des trucs comme ça. Donc, forcément,
c'est pas facile à monter. D'autant moins que je ne
fais pas des trucs chers. Moi, je suis le guide « Voyagel futé ». Si je n'ai pas avec moi des partenaires qui
veulent faire les choses normalement, je peux faire
des films spectaculaires et pas cher.
Pourquoi!
Parce que je fais les choses à l'envers. Par exemple, il est question depuis longtemps que je fasse un film en Inde. Une sorte de Marco Polo qui s'appellerait Marco Popol, marchand de frites vé- nitien qui tomberait sur un poivrot chinois qui lui dirait: « Dans mon pays, y a des trucs qu'on fait bouillir et qui sont très, très bons. Tu devrais faire un tour là-bas. » Il monte une expédition et il s'en va là-bas. Avec ce que ça comporte de sérieux et de folie. Alors, évidemment, si je dis à un producteur: « Rentre avec moi dans la combine, on va tourner Marco Polo », le mec, il se dit: « Y a pas d'exemple que Marco Polo se soit pas cassé la gueule. » Aussi bien Raoul Lévy que tous les gens qui ont voulu monter le film avec les bateaux, avec les trucs, avec les machins, bon. Il se trouve que je connais très bien le maharadjah Jay Pour...
Tiens!
Parce que la mère de mon fils est indienne.
Le maharadjah est le premier type qui a transformé
ses palais en hôtels : le Taj Mahal, le Raj Mahal et
tous ces trucs-là. Y a encore trois ou quatre palais
qui sont impeccables et qui vont être transformés.
Donc, avant transformation, on peut aller y tourner. Comme si on avait une maison de campagne.
Et les coûts ne sont pas les mêmes! « Faire le tra-
vail inverse », c'est se dire: « Qu'est-ce que j'ai pour
faire un film? » plutôt que: « Je vais faire ça. » .