Internet et ses conséquences sur la dynamique psychique

L'Internet Relay Chat est cet espace virtuel qui rassemble chaque jour des centaines de personnes du monde entier. Dans cet espace virtuel, les distances n'existent plus ; il peut arriver que l'on soit plus " proche " d'un Canadien que de son voisin de palier. Notons cependant que les connexions physiques entre les serveurs constituent un facteur réel de liaison entre les gens. Ces nœuds lâchent régulièrement pour donner lieu à des NetSplit, sortes de ruptures entre deux mondes. Deux mondes ainsi séparés continuent à vivre chacun de leur côté, tels deux continents qui se trouvent isolés suite à une catastrophe naturelle.

Or, le monde de l'IRC est un monde qui n'existe nulle part, il reste une abstraction, un lieu virtuel sans consistance.
De nombreux questionnements peuvent alors émerger de ce constat.
L'Araignée (Alfred Kubin)Le monde d'Internet est un monde à part, nouveau, même si de nombreuses analogies sont avancées pour le symboliser. Ainsi, Internet est le support du World Wide Web, que nous appelons, ici, la Toile. Une toile gigantesque qui nous mène, asymptotiquement vers un état idéal presque inimaginable pour nous, simples humains. Une Toile, c'est particulier. Une Toile ça repose parfois sur peu de choses, ça s'étend si on ne la casse pas, ça colle, ça emprisonne les pauvres mouches trop faibles pour pouvoir s'en dépêtrer.
La Toile fascine, mais elle effraie aussi. Ce sentiment d'immensité, cette confrontation au Tout qui mène parfois au Rien renvoie très certainement à des préoccupations de l'homme, dans sa petitesse ancestrale.
Subrepticement, la Toile promet beaucoup. Elle semble même devancer l'homme dans ses désirs, offrir à tout un chacun une somme de connaissances et de services qui ne nécessite plus qu'un clic de souris. La Toile nous offre une liberté nouvelle (visiter le Louvre de chez soi), mais nous englue en contrepartie. D'un endroit qui n'existe même pas, une voix nous appelle constamment, elle fera bientôt partie de notre vie quotidienne, elle s'imposera comme besoin social, comme impératif humain !

Depuis quelques mois déjà, la Mailing List de Psychanalyse et Internet se pose l'ambition d'investiguer les corollaires multiples du réseau des réseaux auprès du Sujet. Quelles opportunités et quelles restrictions nous amène ce Non-Réel nouveau. Visitez donc les archives de la liste afin d'en savoir plus sur les interrogations diverses qui ont fait l'objet de débats.

Sur Internet, ce qui, selon moi, est remarquable est l'effacement du Nom du Père devant des promesses à peine camouflées de toute puissance, d'ubiquité et d'omniscience… Nous sommes bien évidemment dans une perte des limites, une pertes des repères auxquels nous sommes habitués. Certes, la nétiquette est toujours présente pour rappeler à l'ordre et les modérateurs en continuelle action de purge et de censure, mais il me semble qu'Internet propose suffisamment de moyens à qui veut de contourner ou même renverser tout pouvoir mis en place. La mode des hackers n'est pas prête de laisser la place à celle de l'intégrité et de l'honnêteté. Il ne faut pas se leurrer.
Un cas qui m'intéresse particulièrement est celui de l'IRC dont je parlais précédemment en guise d'introduction. Il me semble particulièrement manifeste que ce lieu virtuel ouvre des portes dans la psychisme des personnes qui y accèdent.
En effet, je pose comme hypothèse que l'économie la plus évidente auprès des personnes présentes sur les canaux de l'IRC est de type limite.
Thor contre le serpent de Midgar (Füssli, 1788)
Ce terme de " limite " fait directement référence aux pathologies dites " limites " et qui se caractérisent notamment par une défaillance du Surmoi, une prévalence de l'agir et un surinvestissement des instances idéales.

Le Promeneur Au-Dessus de la Mer de Nuages (Friedrich, 1818)Ce constat est corrélé fortement avec l'effacement du Nom du Père, porteur de la Loi, dont il est question ci-dessus.
Il est clair, pour moi, que si une personne fréquente assidûment l'IRC, c'est que son comportement est sous-tendu par un désir sous-jacent. L'IRC est un lieu qui prône la communication. Cet état de fait n'est pas sans laisser indifférent nombres d'individus qui ressentent l'envie de communiquer, mais qui rencontrent des obstacles externes, si pas internes. Ce simple désir de communiquer sera généralement suivi d'un emballement indicible pour ces discussions en direct. J'attribue cet emballement à ce sentiment de liberté retrouvé, ce lieu du " tout est permis ". Au sens de l'appareil psychique, on passerait potentiellement d'un Moi oppressé par le Surmoi (" Vers l'Objet du désir tu n'iras point ") à un Moi qui pourrait se revendiquer certains attributs du Moi Idéal (" Enfin m'est-il permis de plonger dans cette mer de liberté ! ").
L'IRC n'est-il pas le lieu dans lequel, on peut s'amuser à se travestir, à être quelqu'un autre ? Un peu comme les soirs de carnaval où tout est permis…

Le Moi pourrait ainsi faire la nique au Surmoi, éventuellement responsable des inhibitions sociales de la vie de tous les jours.
On assiste alors à des comportements de types psychopathes. Il est ainsi courant de délaisser tout recours à la discussion au profit des passages à l'acte tels que le Kick (éjecter une personne d'un canal), le Ban (interdire l'accès à un canal spécifique), le Kill (jeter une personne du serveur) ou encore le Nuke (qui profite des défauts des programmes en obligeant l'utilisateur de relancer son ordinateur !). La frustration laisse donc très fréquemment place à des comportement de type agressif, autour d'une béance qui est laissée par l'absence de verbalisation. L'IRC est ainsi un lieu de constants quiproquo et il suffit à un tiers de venir jouer le rôle de médiateur pour réinstaurer la communication afin qu'une situation se débloque. L'IRC est un lieu de communication avant tout, mais les gens communiquent mal et la jouissance se déplace dans le passage à l'acte qui permet de faire " comme si " on faisait mal. La notion de " comme si " est bien entendu primordiale. Elle ouvre la dimension d'un monde où rien ne se passe vraiment, même quand on provoque les choses. Elle sert à banaliser, à rationaliser, mais l'action à cependant été commise.

A côté des comportements que j'ai appelé " psychopathes ", il y a ceux qu'on qualifie de pervers. Le pervers se trouve dans une économie où il en vient à dénier sa propre castration et à ne composer qu'avec des objets partiels. On ne compte en effet pas le nombre de sites qui permettent aux individus de donner libre cours à leurs fantasmes sur la Toile et sur l'IRC. La séduction du pervers n'est pas de l'ordre de l'amour œdipien, mais passe par une manipulation de l'objet et met au premier plan le besoin de permanence du Moi, constamment en danger de disparition en cas d'absence de l'autre.
Les pathologies limites étant les pathologies de la dépendance, on aura vite fait de comprendre combien l'entrée dans le monde d'Internet sollicite des fonctionnements intrapsychiques antérieurs à la névrose.

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