Alfred Kubin : entre Rien et Tout

Alfred Kubin est un peintre autrichien né en 1877 en Bohême du Nord et décédé d’une grave maladie de la vessie en 1959.
Je vais quelque peu délaisser les considérations historiques qui font l’objet d’une autre page afin d’entrer dans une sphère plus intemporelle... Plus éternelle...

Au travers de l’ouvre de Kubin, c’est toute la souffrance de l’homme qui transparaît.
Kubin ayant perdu sa mère très tôt restera particulièrement marqué par cet abandon, cette perte. Ses dessins sont hantés de personnages féminins qui débordent de puissance, qui viennent donner la mort. L’image de la Mère très archaïque écrase ici l’homme et remet en question son unité, son autonomie et son droit à l’existence.
Le « Jour de l’Abattage » (1900) illustre particulièrement bien cette image d’une Mère qui possède le pouvoir et l’arbore fièrement dans un geste de défiance aux côtés d’une dépouille de l’homme qui vient potentiellement remettre en question sa puissance.

l'Abattage

L’image interpelle. La scène ne nous est pas inconnue et c’est dans « Sans Logique » que l’on retrouve une scène similaire lorsque les lames d’acier qui ornent la tête de Mylène Farmer viennent pénétrer la chaire de l’homme qu’elle aime dans ce moment de démence passagère au terme duquel la prise de conscience de l’acte s’avère le vrai drame du clip. La similitude est presque exclusivement visuelle, la femme dessinée par Kubin semble exempte de cette prise de conscience, de ce remords douloureux.

Dans un contre-pied à cette impuissance face à la Mère, Kubin met en scène des fantasmes de rébellion, de prise de pouvoir sur cet être premier dans une illusion mégalomaniaque.

La Mort à l'oeuvre

Les images présentées qu’on a souvent interprétées dans le sens d’une misogynie exacerbée rendent ainsi compte d’une réaction face à la dépression inhérente à la confrontation à un absolu qui vient menacer l’intégrité de l’individu.
Des tableaux tels que « la Mort à l’oeuvre » (1930) illustre bien cette revanche sur un élément féminin qui en devient ridicule, pitoyable. C’est l’appel à un être supérieur qui aide l’artiste à transcender l’omnipotence de la Mère, un peu comme si cette dernière se mourrait en elle-même...

La question qui se pose donc ici est celle de la fuite de cette soumission à la Mère tout puissante. Comment s’extraire d’un tel être qui nous a mis au monde, nous a nourris, nous a dit nos premiers mots, nous a soignés,... bref nous a donné la chance d’être quelqu’un alors que nous n’étions rien. L’allégorie de l’araignée et de sa toile illustre à merveille ce lien incassable qui unit chaque individu avec l’être
imaginaire qui nous a porté, aussi bien dans une matrice physique, mais également psychique au sens d’une contenance première de notre pensée. Kubin nous présente donc, dans « l’Araignée » une Mère qui a une main mise sur le monde qui l’entoure dont la thématique principale semble être celle du trou, du Manque qui demande à être comblé, rempli. C’est une obsession de la pénétration qui est, ici, représenté. Une Mère qui exhibe le sexe creux qui la caractérise et qui semble demander réparation alors qu’autours d’elle, des pauvre humains s’adonnent à de maigres rituels substitutifs. L’Araignée, quant à elle attend l’élément qui viendrait combler son Manque fondamental;
l’Objet Perdu comme l’a appelé S. Freud. Le Manque est un concept qui poursuit l’individu tout au long de sa maturation psychique et tout au long de sa vie, cependant, les tentatives de complétion de ce manques sont très souvent caractéristiques d’angoisses qui peuvent être très archaïques. Au sein des psychoses, une dynamique psychique très dangereuse consiste en l’intériorisation de l’Objet Perdu,
ce qui consiste en un élément déterminant de cette pathologie que l’on appelle mélancolie.
La mélancolie est une forme extrême de la dépression au sens d’un retour au néant primitif. Le mélancolique peut ainsi se laisser mourir par détachement du monde extérieur qui se retrouve totalement désinvesti. « le Suceur » (1905) illustre bien, selon moi, cette dimension très régressive que l’on peut déceler dans la mélancolie. Un retour au tout premier lieu de la vie, la matrice utérine dans laquelle Mère et enfant n'étaient pas encore deux personnes à proprement parler mais vivaient dans une symbiose parfaite... effrayante !
Concernant l’intériorisation de l’Objet Perdu, Sigmund Freud, dans son ouvrage sur la «Métapsychologie» fait une distinction essentielle entre le deuil et la mélancolie. Le deuil est, en effet, la manifestation normale du mécanisme de la mélancolie. Le deuil est une acceptation, un renoncement à un objet d’attachement qui a disparu pour quelque raison que ce soit. Ce peut être un décès aussi bien qu’un départ ou qu’une séparation amoureuse. Qui n’a pas vécu ces pénibles moments durant lesquels notre psychisme reste prisonnier d’une pensée, ciblée sur une personne qui nous a quittés alors que nous lui étions encore très fortement liés.
Cette douloureuse séparation nécessite, au sens psychologique, d’effectuer un deuil de l’objet absent. Après quelques semaines (mois ou encore années dans certains cas) nous arrivons enfin à nous passer de l’autre qui est parti, de mobiliser d’autres investissements psychiques, bref, de nous affranchir de ces pensées répétées et douloureuses. Le deuil s’est donc effectué en intériorisant l’idée du départ de l’autre. Ceci est donc un mécanisme normal (malgré la souffrance qui l’accompagne) et indispensable pour vivre une existence exempte de contraintes telles que la présence continuelle de l’autre pour s’assurer une continuité propre dans le temps.
Dans l’état mélancolique, les capacités de deuils sont défaillantes et l’intériorisation de l’objet manquant en tant qu’image psychique ne peut se faire. Le départ de cet autre provoque donc une déchirure dans la personnalité qui remet fondamentalement en question le narcissisme primaire qui est cette entité abstraite qui aide l’individu à contenir tous les mécanismes psychiques qui lui sont propres. Cette déchirure s’avère être insupportable et provoque un dysfonctionnement général dans l’appareil psychique de la personne concernée qui perçoit la vie comme insupportable, décevante, triste ... en un mot invivable.
Cet état mental est très pathologique étant donné qu’il est la cause de nombreux suicides réussis.
La vie interne d’un mélancolique est comme en suspens, aux frontières de la mort.
Chez Kubin, j’ai été particulièrement touché par une image qui met en scène cette intériorisation d’un objet mort qui vient contaminer toute la dynamique de la personne, je pense au « Tombeau » (1900) où cet étrange personnage sombre vient offrir une jeune fille morte dans un tombeau à l’allure d’une tête humaine. Cette image me semble belle et opportune car elle symbolise, pour nous, combien les images externes sont « mangées » par notre psychisme afin de les intégrer (bien ou mal !) dans le monde interne des idées, des pensées...Le Tombeau (1900)

L’élément persécutif

Dans la psychose, on note très fréquemment un ensemble de préoccupations qui sont de type persécutif. Ces préoccupations sont de l’ordre de mécanismes que l’on qualifie de paranoïaques ou alors de paranoïdes.
D’un point de vue psychodynamique, on explique cette crainte déraisonner vis-à-vis d’un élément extérieur (« mon voisin me veut du mal », « ma famille conspire contre moi », « nous sommes le fruit d’une machination du gouvernement qui nous envie nos biens ») par un mécanisme très archaïque qui est le rejet dans le monde extérieur du mauvais objet interne (qui est présent dans le psychisme avec le bon objet) afin de préserver seulement le bon objet à l’intérieur. Les deux conséquences immédiates de ce double mécanisme :
1) l’individu est pur et innocent en même tant que surpuissant. Il a une haute estime de lui.
2) le monde extérieur est ce qui vient menacer ce statut et mettre en danger toute la personnalité de cet individu qui doit maîtriser le mauvais objet. Pour ce faire, il doit répondre à deux contraintes telles que ce mauvais objet ne doit pas s’approcher trop près de lui et telles qu’il n’aille pas suffisamment loin pour qu’on sache plus où il est (« Si je ne le vois plus, c’est qu’il est peut-être derrière moi ! »).

Le Persecuté (1902/03)Dans l’oeuvre de Kubin, il nous est aisé de trouver des dessins pour illustrer nos présents propos. Le plus évident est, tout logiquement, « Le Persécuté » (1902/03) qui nous présente une vieille personne qui est la victime malheureuse d’un essaim de moustiques démesurément grands qui le menacent de leur « trompe immonde » (cf. « L’Horloge » de Ch. Baudelaire). On devine une peur indicible chez la vieille personne en proie aux attaques répétées de ces insectes géants. Il ne semble n’y avoir aucune issue, aucun espoir d’échapper à la soif de ces monstres alors que, déjà à bout de forces, la pauvre victime
s’effondre nonchalamment sur le sol, comme pour s’offrir à une destruction certaine. La perception du monde extérieur comme menaçant et hostile nous impose avec force un sentiment profondément paranoïaque. Le moustique (mauvais objet) cherche à pénétrer dans l’individu afin de le vider de son sang (bon objet) dans un contexte de violence extrême et d’angoisse massive. C'est lorsque ce mauvais objet s'approche et menace vraiment la stabilité mentale de l'individu que la dépression emmerge et découvrant la faiblesse que le paranoïaque tente sans cesse de cammoufler.

Tout ceci fait partie de modes d’appréhension particuliers de la vie, de manière de concevoir la réalité extérieur par l’introduction de mécanismes qui appartiennent bien à un fonctionnement interne et qui est le résultat des expériences très précoces du début de la vie. Il est clair que vous et moi pouvons « ressentir » toutes les craintes, les bien-être, les angoisses dont il vient d’être question sur cette page, et cela n'implique nullement que nous fonctionnons sur un mode exclusivement psychotique. Nous répondons de temps à autres à des sollicitations de type très archaïque, mais nous disposons d’autres ressources qui nous aident à dépasser les angoisses précoces et à investir des sphères plus complexes et évoluées du fonctionnement mental. Le but de cette page était de nous familiariser quelque peu à une logique qui nous semble lointaine parce qu’elle fut supplantée, en son temps, par une seconde (et même une troisième) plus adéquate mais toujours présente au plus profond de nous même. C’est cette « part de folie » que je voulais souligner en chacun de nous afin de percevoir le « fou » comme une personne moins étrangère de nous qu’on ne pourrait le croire...

J'espère avoir quelque peu réussi dans ma tentative afin de pénétrer dans un monde qui ne nous dépaysera plus, qui est celui de Mylène Farmer et qui nous mènera, également, aux limites de la folie en passant par des chemins de campagne parfois bien plus évolués...
Si, d'orse et déjà, des questions ou des commentaires vous hantent, n'hésitez pas à m'en faire part.
Une femme qui se fond dans l'Infini

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