L'Autre Logique

Il pourrait paraître injurieux, de prime abord, d’assimiler le concept de psychose à la chanteuse Mylène Farmer. Cependant, il n’en est rien, et j’espère, par cette présente page, vous en convaincre... Nous avons déjà, avec Alfred Kubin, exploré ces contrées étranges et angoissantes qui nous mènent aux confins d’une logique qui défie les lois rationnelles qui régissent le monde qui nous entoure. Mylène Farmer, quant à elle, mène une vie artistique qui la pousse à faire de nombreuses concessions.
Tels les deux clips les plus commerciaux à mon sens qui sont « Libertine » et « Pourvu qu’elles soient douces » qui jettent notre petite Mylène dans des histoires qui tiennent la route, qui répondent à nos conceptions d’une histoires avec un début, un milieu et une fin. Là, nous sommes déjà dans la névrose !
Ce qui nous intéresse pour le moment, ce sont principalement certains clips qui mettent en jeu les concepts que nous avons déjà abordés avec Kubin ou à d’autres que nous allons découvrir ensemble.

Je crois que je vais procéder selon une logique qui nous est coutumière et qui est celle du temps qui passe, temps au cours duquel l’enfant qui vient au monde progresse au travers d’un voyage initiatique et qui l’amène à mûrir, à acquérir des modes de pensée de plus en plus élaborés. Je vais commencer par une pathologie que tout le monde connaît de nom mais que peu de personnes devinent vraiment ce qui la sous-tend : l’autisme.

L'Autisme

L’autisme est la plus grave et le plus régressive des psychoses. Elle intervient très tôt dans la vie d’un individu et se manifeste par une incapacité pour celui-ci d’investir le monde extérieur. Les images mentales censées symboliser les personnes qui entourent l’autiste ne sont pas suffisamment solides ou présentes pour permettre à celui-ci d’entretenir des relations sociales conventionnelles. C’est le drame de ces parents qui éprouvent une douleur immense devant ce jeune enfant qu’ils aiment mais qui ne reçoivent aucun retour, aucunes gratifications.Leur enfant est comme prisonnier d’une bulle de verre qui sépare les deux parties.
L’autisme a fort intéressé le petit monde de la psychologie et a suscité la réflexion de nombres de brillants théoriciens et praticiens. Ils définissaient, pour la plupart, le monde de l’autisme comme un monde régi par une logique très archaïque ou le dehors et le dedans n’est pas défini. Ceci a pour résultat que cet individu, l'autiste, peut aussi bien percevoir un objet extérieur comme à l’intérieur de lui que ses propres sensations comme extérieures à lui-même. Ceci nous semble bien étrange, mais c’est parce nous avons dépassé depuis longtemps ce stade d’indifférenciation entre le Moi et le Non-Moi.
Mais revenons à notre autiste qui reste prisonnier de cette logique illogique. Il ne comprend qu’un type de logique qui est celui que S. Freud a appelé les processus primaires qui sont régis par le principe de plaisir. Dit simplement, le principe de plaisir (qui s’oppose à celui de réalité) stipule que « je fais ce que je veux, quand je veux, avec qui/ce que je veux ! ». Il est évident qu’une personne qui ne répond qu’à ce mode de pensée subit de fortes frustrations de la part du monde qui l’entoure : les pommes poussent sur les arbres souvent pour qu’on ne puisse pas les attraper !
Face à ses frustrations insupportables, l’autiste n’a qu’une seule solution : le retrait ! Un peu comme le stratège militaire qui fait reculer ses troupes face à un adversaire plus puissant que lui.
La question qui se pose alors, c’est « où se retirer ? ». Et bien dans l’endroit le plus sûr qui soit : chez soi ! Les troupes se retirant trouvent refuge dans l’enceinte du château et organisent une défense mémorable à travers laquelle PERSONNE ne pourra passer ! Un auteur célèbre, notamment pour ses travaux sur l’autisme, Bruno Bettelheim, a parlé de forteresse vide. Cette place forte, construite autour d’un vide, d’un psychisme à peine ébauché, défaillant.

C’est le clip « Sans Contrefaçon » qui va venir nous éclairer sur nos propos antérieurs. A peine présente dans le clip, Mylène Farmer y est symbolisée par une marionnette de bois.
La Triangulation dans 'Sans Contrefaçon'Beaucoup de personnes ont fortement assimilé la chanson au thème du doute sur l’identité sexuelle. Je pense quant à moi qu’elle renvoie à une problématique beaucoup plus générale et qui induit ce questionnement sur l’appartenance à un sexe ou à un autre. Pour moi, la poupée évoque l’état inanimé du psychisme de l’autiste. Celui-ci, prisonnier d’une relation symbiotique avec la Mère archaïque (qui est, en réalité, le père, dans le cas du clip).
Sans élément séparateur entre les deux parties, le jeune enfant ne peut jeter les bases d’une réalité extérieur qui reste un « terrain de tous les dangers ». Face à cette menace constituée par le monde qui l’entoure, l’enfant s’enferme dans une coque de bois. En outre, casser cette coque, serait le casser lui-même, ce qui met bien en exergue le vide que contient cette protection. Dans le clip, c’est cet intervention de l’élément tiers dont je parlais ci-dessus qui vient évoquer une possibilité de sortir de cet état inanimé. La comédienne Zouc, est celle qui va venir séparer la poupée de son maître et permettre à cette première d’envisager que quelque chose d’autre existe et amorcer un processus de mentalisation. C’est à ce moment-là que la poupée prend vie... Jusqu'à ce que le marionnettiste intervienne afin d’exclure le tiers salvateur dans un désir d’exclusivité des plus pathologiques au demeurant.

Un autre clip qui renvoie à des mécanismes de défense drastiques par rapport au monde extérieur est celui de « Comme j’ai Mal » dans lequel une petite fille est victime de sévisses physiques. Cette petite fille, acculée qu’elle est dans son immense détresse trouve dans le règne des insectes une compagnie. Elle se lie d’amitié avec les insectes qui peuplent sa chambre et essaie de trouver, après d’eux, le manque d’affection dont elle souffre. Face à un père violent, elle ne trouve refuge que dans un placard... où seule la solitude demeure. La solution, elle la trouve en elle. Comme j'ai Mal
Elle puisera au fin fond d’elle même la force de transcender ce qu’elle endure et d’entamer une métamorphose salvatrice.
La transformation qu’elle effectue alors la transforme en créature mi-humaine, mi-insecte dotée d’une carapace qui va l’aider à affronter la vie avec des nouvelles armes. Dans des situations inhumaines, l’homme se doit de recourir à des modes de défenses qui l’amènent à dépasser lui-même les limites de son humanité. Seule une telle carapace l’aidera à garder une distance suffisante (au fin fond d’une forêt) avec sa propre souffrance. Ce « nouveau départ » n’est autre que l’adoption d’un défense massive face à la déception émanant de la réalité. Il en est donc ainsi que nous devenons, nous même, prisonnier de nos modes de défense comme le chevalier qui peut rester enfermé dans son armure de guerre...

L'Angoisse Psychotique

Nous avons parlé jusqu’ici de défenses. Cependant, nous n’avons pas encore bien développé le danger contre lequel le psychotique tente de se prémunir. Ce danger, c’est le morcellement ou encore la néantisation. Il est impossible pour le psychotique d’unifier son corps en une seule pièce et les menaces de retour au néant hantent les nuits, mais également les journées des sujets qui n’ont pas acquis une stabilité suffisante à leur Moi et qui remettent en question les fondements même de leur existence.
Ainsi Soit-Je« Ainsi Soit-Je » est ainsi fort exemplatif des fantasmes très archaïques de fusion à la Mère primitive qui s’accompagne d’un retour à l’état inanimé. On constate une très forte ressemblance entre cette photo extraite de la chanson de Mylène Farmer et la peinture de A. Kubin, « Le Suceur » dont nous avons déjà parlé dans la page qui est consacrée au peintre. L'eau fait directement réference au liquide amniotique originel.
C’est donc ce manque de distance entre la Mère et l’enfant qui va induire le risque que ces deux individus re-fusionnent dans cette tentative de complétude mortifère. Il est clair qu’une puissante ambivalence existe entre le désir de retourner à la Mère et cette crainte indicible qui induirait le fait d’une existence indépendant de celle-ci. Le psychotique oscille donc entre deux extrêmes qui l’amènent, tantôt à aimer plus que tout la personne qui l’a aidé à venir au monde, tantôt à la détester vu le danger qu’elle représente pour lui.

Ce double lien qui existe envers la même personne est souvent à l'origine de ce qu'on appelle communément le passage à l'acte. En effet, nombre de mises en observations psychiatriques découlent directement d'une agression envers d'autres personnes parfois très proches, affectivement, de l'individu. Ces passages à l'acte s'expliquent par la perte de contrôle qui émerge dans une situation de grande angoisse. Nous sommes très proches du clips de "Sans Logique" au cours duquel, Mylène Farmer perd de toute évidence conscience de ses actes. On assiste presque à une possession, un épisode de dépersonnalisation :

" Souffrez qu'une autre, en moi, se glisse… "

La question de la responsabilité se pose alors sous un nouveau jour. Il existerait en effet des moments dans la vie d'un homme au cours desquels il n'y plus conscient de ce qu'il fait. Ce phénomène renvoie en fait à un débordement que l'on dit pulsionnel. L'individu est submergé par les exigences pulsionnelles, un peu comme un volcan qui entre en éruption et dont la lave destructrice n'arrive jamais à trouver d'obstacle à sa course. Ces débordements renvoient manifestement à une faiblesse de l'appareil psychique, à un défaut de contention des processus primaires dont il était question ci-dessus. Un Moi suffisamment fort sera apte à contrôler les flots pulsionnels et les canaliser de telles façon qu'ils s'expriment sous un jour plus acceptable aux yeux de la société notamment. Il reste cependant que chez le psychotique, le Moi est dépassé et laisse place au Ca qui est l'instance psychique jouant le rôle de réservoir des pulsions.
Le règne du Ca se manifeste par une tendance nette à la recherche du plaisir immédiat, laissant souvent la place à l'agressivité inhérente à la frustration que cette situation amène.

Au fil de ces pages, nous avons approché maintes caractéristiques de la pathologie que l'on nomme psychose. Il faut cependant préciser que poser un diagnostic de psychose en tant que professionnel de la santé mental n'est pas toujours aisé et comporte de nombreux pièges qui sont ceux des mystères de l'appareil psychique. Certains comportements sont présents dans différents tableaux cliniques et c'est la conjonctions et l'intensité des symptômes rencontrés qui viennent appuyer la décision diagnostique. Le but de ces pages aura été de nous ouvrir l'esprit, de nous poser certains questionnements et éveiller notre curiosité. J'espère, très personnellement, être parvenu à mes objectifs et je suis prêt à recevoir toute remarque au sujet de ce qui s'est dit ou non dans la présent texte.

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